Initiale

Une femme, une terre, un souffle...

30 juin 2005

Départ

Je suis prête à partir.
Elle vient de m'appeler : rupture de la poche des eaux et contractions. Le bébé s'annonce ! Si tout se passe bien, il naîtra dans la chaleur du cocon familial.
C'est presque un anniversaire pour moi. Il y a deux ans, j'ai abandonné mon métier : je ne voulais plus travailler comme me l'imposait le système hospitalier. Je ne voulais plus la violence de l'hôpital, la féminité bafouée, maltraitée.

Voilà, ce sera une première naissance pour moi, en accompagnement à domicile.

Alix

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29 juin 2005

M'asseoir au bord de la rivière

Je suis au bord de la noyade dans mon étang de chagrin.
Aujourd'hui, c'est le découragement.
Faut-il laisser couler ? Me laisser couler. Abandonner.
La tristesse me submerge. Le chagrin n'en finit pas et me tire en arrière.
J'ai marché, marché, tant lutté pour trouver un peu de lumière.
Je me suis tant et tant égarée.
La blessure me happe et me tire en arrière.
Je me retranche sans cesse dans l'âpre solitude.
Je me retranche sans cesse sur ma blessure toujours à vif, et qui saigne, saigne...par où la vie s'écoule et s'enfuit.
La blessure me happe et vient épuiser mes forces.
J'ai tenu bon tant de temps.
Besoin de lâcher, de m'abandonner.
Pour cela il faudrait que je me sente en sécurité. Or la menace est toujours présente. La terreur me vrille encore.
J'ai trop peur de la violence qui pourrait s'abattre sur moi si je lâche prise.
Fuir, encore fuir. Mais comment fuir lorsqu'on est épuisée ?
Fuir c'est encore et encore marcher.
Je voudrais juste m'asseoir au bord de la rivière et épuiser mon chagrin.
Quand trouverais-je enfin le lieu où la menace ne pèse pas ?
Quand pourrais-je enfin vivre, simplement vivre ? Être présente, pleinement présente à la vie ?
Quand, enfin, la blessure ne sera-t-elle plus que cicatrice ?
Je sais que l'autre, là, en face de moi est dans un marchandage effrayant : c'est lui ou moi. Sa peau ou ma peau. Quand il ne me menace pas, il se mutile. Nouvel égarement, et plus la force de fuir.

Alix

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28 juin 2005

Martine

Je ne sais quand ça a commencé.

Ca s'est terminé quand je l'ai décidé. A 11 ans, j'ai décidé de m'extraire de la spirale infernale.

Grâce à une rencontre. Grâce à Martine*, à la colère de Martine. La colère que je ne suis pas capable d'avoir.
Ma mère dit que je suis colérique. Oui, au cours des scènes, je suis dans la rage.
Je suis la rage.
Qui se perd, se disperse, éclate dans le néant.
Rage et perdition.
Martine, c'est la colère, la franche colère. Contre l'injustice, contre la violence.
Elle est le pont qui relie l'Initiale à la réalité.
Elle m'invite à la révolte et me conte la chaleur, la douceur de son foyer familial.

Ma révolte sera de silence. Me taire et ne plus donner prise à l'exacerbation des tensions.
Ma révolte sera dans la distance. Plus d'effusions de tendresse, plus de rapprochements de nos corps. Rien qui puisse donner prise, mener à la dérive.

Ma mère s'inquiète, je tiens bon.

Un après-midi, irruption du médecin de famille dans ma chambre.
Interrogatoire.
Je reste de marbre.
Pendant toutes ces années, il m'a prescrit anxiolytiques et antidépresseurs. J'ai aimé. J'ai aimé les quelques semaines de paix qu'ils me procuraient chaque année. (Aujourd'hui, j'aurais envie de l'interroger sur sa part de responsabilité et de complicité : il savait la violence, ma mère ne la lui cachait pas). Mais là, maintenant, je n'en veux plus. Ma révolte est dans le refus catégorique de tout ce qui pourrait me faire baisser la garde.
Vigilance de chaque instant pour ne plus sombrer.
Le diagnostic tombe : "méchanceté simple", j'en ris encore aujourd'hui.

Merci Martine pour ce pont de lumière.

Alix

*Martine avait 13 ans.

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26 juin 2005

Orages

Je ne suis pas venue hier.

Un temps de silence.

Une grande inspiration,
et là dans un souffle, je vous dis...

Hier après-midi,
Chaleur, moiteur. L'air s'électrifie. Les mouvements deviennent pénibles sous la lourdeur de l'air. La tension monte.
Malaise.
Hier, il y a eu un orage, évènement banal en ce début d'été.

Il me rappelle d'autres orages.

Le scénario est toujours le même et pourtant à chaque fois différent. L'ossature est toujours la même, les scènes se construisent au fur et à mesure, au gré des évènements qui jalonnent notre quotidien.
C'est au moins une fois par semaine, souvent 2-3 fois, voire plusieurs jours d'affilé. Tout dépend de nos humeurs, de la rapidité avec laquelle s'installe la tension. C'est l'une ou l'autre...ou l'une et l'autre qui la fait monter cette tension. Nous nous cherchons. Progressivement, ça s'électrise entre nous. Les paroles deviennent acerbes, les gestes se font plus brusques - je me souviens de lui avoir craché au visage une fois, "comme ça", "sans raison".
Les voix grondent, puis claquent. Elle de sa voix grave, masculine ; moi de façon plus stridente, le timbre embué de larmes et de la rage de l'impuissance.

Rupture.
Rupture avec l'Initiale.

Dérive au fond du gouffre.

Elle m'entraîne avec toute sa puissance dans son feu, au coeur de son enfer.
Les corps traversent l'espace et se foudroient dans la rencontre.
Je voudrais qu'elle meure, j'ai envie de la tuer.
Nos regards se croisent, ils sont dans le même lieu de haine et de violence.
C'est elle la plus forte évidement.
Elle m'a plaquée au sol et frappe, frappe, frappe, frappe, frappe, inlassablement, interminablement.
Méthodiquement, elle frappe, frappe, frappe, frappe, frappe...
Je crie, je hurle, j'appelle au secours, hurle qu'elle veut me tuer...
Elle frappe, frappe, frappe, frappe, frappe...
Je m'abandonne, lâche prise, je n'ai plus envie de la tuer...seulement envie de mourir...
Elle frappe, frappe, frappe, frappe, frappe...
Nos deux corps ne font plus qu'un...
Elle frappe, frappe, frappe, frappe, frappe...
Violence, passion...
Elle frappe, frappe, frappe, frappe, frappe...
C'est bon et ...

et...

et...

je ne sais pas trouver les mots pour dire...

...et dans un éclair, je jouis.

Je jouis et je pisse.

Je pisse et je jouis.

Voilà, c'est fini, elle me laisse.
Paix et repos.

Non, ce n'est pas fini.

Elle me saisit, me relève, m'entraîne de force dans la salle de bains.
Les cris reprennent, les appels au secours.
Rien n'ébranle sa détermination, et pour cause : les voisins entendent mais restent passifs.
Elle m'a placée dans la baignoire.
Douche froide.
Je crie, crie, crie, crie, crie...
Eau glacée, glacée jusqu'aux os...
Je crie, crie, crie, crie, crie...
Inlassablement, interminablement...
L'eau glacée coule, coule, coule...
A nouveau, je jouis et je pisse,
je m'abandonne et je grelotte,
je me tais.
L'eau se fait tiède, puis agréablement chaude.
Les larmes coulent...seules... pas un sanglot.

Ce n'est pas encore fini.

Le robinet s'arrête.
C'est maintenant l'humiliation du déshabillage, la honte de la serviette qu'elle passe sur mon corps et ostensiblement sur mon sexe.
Je suis une poupée de chiffon...passive...

Je rejoins alors mon lit.
Les larmes continuent de s'écouler.
Comme à chaque fois, la tentation se présente : "ce n'est pas grave, ça n'a pas d'importance, de toute façon je m'en fiche, je n'ai rien senti..." Comme à chaque fois, je la balaye. Je veux tenir debout. Je veux vivre et pas seulement survivre. Je sais que pour cela, je dois garder ma sensibilité. J'accepte de dire : "j'ai mal, je souffre, je vis l'enfer". Je sais que je trouverais la porte de sortie grâce à ma sensibilité.
Je veux garder mémoire de la terreur, de la violence, du gouffre infernal. La mémoire sera mon bouclier, mon rempart, me protégeant d'un retour vers le néant, elle me gardera et m'empêchera de faire subir à d'autres ce que ma mère m'a infligé.
Je veux garder confiance : oui ailleurs, en d'autres temps, il est des lieux de vraies tendresses, où la rencontre avec l'autre illumine, élève, rassure, console...Tout simplement, sans rien demander en retour.
Mémoire, sensibilité, confiance. C'est ma devise depuis le tréfonds des âges ; avant même que mon intellect ne soit capable d'énoncer des mots et des concepts.
Mémoire, sensibilité, confiance, c'est ce que ma source me chuchote depuis la nuit des temps.

Aujourd'hui encore la blessure est à vif. A évoquer ces souvenirs, la douleur se ravive.
Mémoire, sensibilité, confiance. Les larmes continuent de couler, venues d'un étang de chagrin intarissable.
Je garde confiance malgré l'errance, malgré les égarements. Je continue à espèrer qu'enfin, un jour, je puisse, sans crainte, laisser reposer ma tête sur l'épaule d'un homme, d'un compagnon. Je continue à espèrer qu'enfin, un jour, je pourrais vivre sereinement et joyeusement l'Amour.

Alix

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24 juin 2005

DAYMOKH - Marcho Doryila

La culture ne meurt pas sous les bombes.

J'ai souffert, beaucoup souffert, si souvent souffert. Trop ?
La souffrance semble toujours en trop et pourtant...elle me donne la mesure de la joie, du bonheur, de ces quelques miettes d'espace-temps où je me sens en plénitude.
J'ai soif de ces moments. Et lorsque l'un d'eux se présente, mon errance s'arrête. J'ai trouvé mon lieu, ma terre...pour quelques secondes ou quelques heures. Repos, ressourcement. Je suis à l'Initiale, en sécurité. Tout mon être, tout mon corps s'ouvre. Je capte tout, y compris et surtout ce qui se capte au-delà des sens. Je capte, je savoure et me délecte.

Hier soir, j'ai vécu un de ces moments.
"Daymokh, Terre des ancêtres"
Magnifique spectacle de danse offert par des enfants tchétchènes.
Magnifique spectacle rendu possible grâce à l'association "Marcho Doriyla", association d'artistes et de citoyens de tous pays.
La guerre, la destruction, la désolation et là, en ce lieu, être dans l'oeuvre créatrice et la partager cette oeuvre, la faire connaître à d'autres cultures, nous l'offrir. Ce cadeau me réconcilie avec moi-même, avec les hommes.

Au bord de ma source, à l'Initiale, j'ai déposé un caillou, un galet rond de mon bord de plage. Il porte en lui la vivacité des garçons, leurs danses endiablées et leurs acrobaties. Il porte en lui la grâce et la légèreté des filles, leur voile venu recouvrir les armes déposées. Il porte en lui la réconciliation.

Alix

PS : Marcho Doryila est le "bonjour" collectif tchétchène, il signifie littéralement "que la liberté entre avec vous"

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23 juin 2005

Psychotique

"- Je suis psychotique !"
Je le regarde droit dans les yeux. Nous sommes face à face. Il est en train de nous expliquer qu'il est indispensable, ABSOLUMENT INDISPENSABLE que le nouveau-né ne soit pas seulement nourri par sa mère. INDISPENSABLE qu'il ait des contacts physiques, que sa mère lui parle, le berce, le caresse. Sa mère ou quelqu'un d'autre. ABSOLUMENT INDISPENSABLE.

"- Et si ça n'arrive pas ? et si la mère ne s'occupe pas de son enfant ?
- Alors, on est psychotique.
-Alors, je suis psychotique !"
Je me sens forte, sereine. Nous sommes face à face. Les autres n'existent plus, seulement nous deux. Je vois son regard qui dérape. Sa voix se casse, il balbutie.

"- Ce n'est pas possible, quelqu'un d'autre s'est occupé de toi et a joué le rôle de ta mère.
- Non, personne. J'étais seule, absolument seule. Je buvais mon biberon, seule, au fond de mon berceau.
- Ce n'est pas possible !
- Si ! ...et si je ne suis pas psychotique, c'est qu'il y a autre chose..."
Le regard vacille, se perd...trouve son issue : se replonge dans les notes de cours.
"- Continuons !"

Oui, continuons, pas la peine d'insister. Comment aurais-je expliqué ? Qu'aurais-je pu dire de l'Initiale ? Qu'elle est source et que c'est de cette source que j'ai puisé la force de vivre ? Qu'en aurait-il compris ?

Comment dire la terreur qui m'a vrillé les tripes dans le désert de ma solitude ? Comment dire que mon corps s'en souvient ? Comment évoquer la menace, la violence meurtrière qui peut s'abattre d'un instant à l'autre ? Comment dire qu'au fond de moi s'est vérouillé un long cri de détresse ? Interminable cri de détresse, dont seulement quelques particules se sont libérées lorsque, moi-même, j'ai donné naissance pour la première fois.
Comment dire que malgré la terreur qui me transperce, qui me plaque là, au fond de mon berceau, je sais l'Initiale. Je suis reliée à ma source. Je sais que je suis dans la traversée, qu'un jour, ailleurs, autrement, je connaîtrais la rencontre, cet entre-nous qui nous fait homme. Je sais qu'un jour, ailleurs, autrement, je connaîtrais la chaleur, la douceur, la tendresse.

Plaquée par la terreur au fond de mon berceau, je vagabonde...

Alix

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22 juin 2005

Initiale

Aller vers l'initiale. Toujours y revenir.
Initiale d'où a jailli ma décision de vivre malgrè la volonté de ma mère de m'anéantir.

Initiale solitude. A l'initiale, la solitude est.

M'ancrer là, à l'initiale. Et vivre toutes les libertés.
Vivre la liberté, la vraie. Celle qui nous éclaire, nous ouvre, nous donne de l'élan, celle qui nous grandit.
Cette liberté là n'a pas de limites. Elle laisse l'Autre, les autres libres.

Nécessité d'écrire pour m'ancrer, pour ne plus perdre de vue l'initiale.
Ecrire, mais seulement le juste nécessaire.
Aller à l'essentiel.

Marcher pour exister. Accpeter l'errance, les égarements.
Ecrire pour densifier mon existence.

Alix

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