27 août 2005
Tenir la distance
"...et dans l'écrit l'émotion du langage parlé, c'est encore mieux. Que les autres qui courent qui courent qui courent. Et qui ne tiennent vraiment pas la distance, vu le peu d'intérêt de leurs palabres."
Oui, Angéline, j'ai couru, couru, couru et tu veux que je te dise ? J'en ai rien à foutre que tu trouves que mes palabres sont sans intérêt. J'ai couru, couru, couru comme toi tu as fait la pute, pute, pute.
Et puis, j'ai arrêté de courir.
Et j'ai dit merde à ceux qui m'ont dit que, pour moi, c'était facile, arrêter de courir. J'ai dit merde, parce que, non ce n'est pas facile. Pas plus facile pour moi que pour qui que ce soit d'autre. Pas plus facile que de continuer à courir.
J'ai dit merde et je suis partie.
Et j'ai dit non.
Non, au système qui vous susurre à l'oreille proximité-sécurité-humanité pour mieux vous asséner sa violence.
Je suis partie et on m'a dit que j'abandonnais les femmes. Qu'on n'avait pas le droit de faire ça. Qu'heureusement, il y en avait qui restaient.
C'est moi qui abandonne les femmes ? Ou elles qui s'abandonnent à la violence ? Elles qui filent tout droit vers l'usine à bébés qu'on leur désigne alors que d'autres maternités plus proches existent.
Parce que c'est ça mettre au monde un enfant, un petit d'homme appelé à la liberté ? C'est ça accoucher : se faire prendre en charge par ceux qui SAVENT ou prétendent savoir, se faire ligoter sur une table en position allongée, soumise, se faire couper le sexe ? C'est ça ? Et ceux qui savent et qui ont juste le temps de faire ce qu'ils savent - qui n'ont pas le temps d'être là. D'ÊTRE LA.
Je suis partie. Alors, plus de fric. Facile, ça ?
Et bêcher mon jardin et faire du pain quand on est sage-femme. Facile pour moi ? Pourquoi pour moi et pas pour les autres ?
Et consommer son deuil, seule ou presque parce que si peu vous comprennent et que tant vous condamnent. Facile pour moi ? Pourquoi ? Et vous condamnent en silence parce qu'ils sont lâches et pressentent la parole cinglante qui les renverra à eux-mêmes et à leurs incohérences s'ils ouvrent la bouche.
Et celui qui vous condamne le plus et sous le toit duquel vous habitez. Et qui se tait. Et qui se terre. Et qui espère que la révolte va mourir. Et qui voudrait bien la tuer la révolte. Qui la tuerait s'il le pouvait. Ou la révoltée, s'il avait le droit. Pour qu'elle se taise. Pour qu'elle arrête, qu'elle arrête de dire la révolte et la souffrance.
Et partir de là aussi. De sous ce toit. De cette maison maudite. Partir sans fric. Et la révolte intacte. Intacte. Parce qu'il faudrait que le monde change pour que la révolte se taise.
Partir et ne plus courir. Et être dans l'attente. Et être là. ÊTRE LA. Les mains vides et simplement dire tu sais, tu es capable, tu peux. Et s'émerveiller, parce que, oui, elle sait, oui ils savent, du fond d'elle-même elle sait, du fond d'eux-mêmes ils savent.
Et le "pas de fric". Peut-être que j'en crèverai un jour, du "pas de fric". Peut-être que je vais en crever de fin (oups, lapsus : faim, crever de faim). Devant le centre Leclerc qui est juste en face de chez moi. Où vont tous les soixante-huitards en colère parce que Leclerc montre leur photo aujourd'hui. Eux, dans leur lutte aujourd'hui : la course à la consommation, la course au moins cher(la course au moins cher c'est la course à l'esclavage, à l'esclavage de ceux qui courent vers le moins cher), la course au toujours plus. Peut-être que je vais crever de faim devant ce Leclerc où je ne vais pas, où je ne vais plus parce que même là, surtout vers ça, je ne veux plus courir. Peut-être que je vais crever parce que je suis partie et que je n'ai plus de jardin à bêcher. Eh bien, plutôt crever, oui, plutôt crever que de courir là.
Et mes palabres sans intérêt pour d'autres. Je vois leur intérêt, moi, je vois. Je vois toutes les barrières entre mes tripes et ce qu'elles crient et ma main qui écrit. (Un peu moins de barrière, tiens, là, aujourd'hui). Et mes palabres, ils cognent dans les barrières. Et je m'entêterai à écrire jusqu'à les faire tomber toutes. TOUTES. Et là, j'écrirai encore.
Et là, seulement, je commencerai à écrire.
Alix
26 août 2005
Dans le creux de l'absence
Dans le creux de l'absence et du vide se grave parfois le primordial.
La parole, si difficilement, se fraye un passage vers la lumière.
Je cours, je cours et pare au plus pressé.
Et mon coeur crie l'infinie douleur de la féminité bafouée.
Infernale gavotte où, main dans la main, chacun exécute son pas de danse.
Pour être à l'unisson.
Et le pouvoir bat la mesure.
Oui, bat. Bat. Toujours plus violemment.
Et les femmes dansent, dansent au coeur du cercle des korrigans d'où l'on ne ressort jamais vivant.
Savent-elles qu'elles sont mortes déjà ? Que c'est elles-même qui signent leur arrêt ?
Savent-elles que c'est de leur sexe de femme que va émerger leur enfant ?
Savent-elles que c'est de ce lieu sacré, sexe féminin et masculin, que s'est fécondé la vie ?
Et moi, j'ai mal, mal.
Je voudrais tant. Dépasser la blessure. Cicatriser les plaies sanglantes.
Je voudrais tant qu'au creux du vide et de l'absence vienne la présence.
Alix
25 août 2005
D'instants en instants, le coeur se meurt...
C'était il y a 5 ans...
Il y a du monde partout. Toutes les salles sont prises. Et même quelques chambres, là-bas, tout au bout du couloir. L'ordinateur crache les étiquettes d'admission. Il ne fait que ça. Pour les dossiers, on verra plus tard.
Les médecins font une césarienne.
Elle vient d'arriver avec le SAMU.
Son mari la rejoint. Ils sont effondrés.
Leur dossier égrène les dates des fausses couches.
Le drame se rejoue à chaque fois, plus ou moins tardivement dans la grossesse.
Là, elle a perdu les eaux. Au moment où ils commençaient à y croire, à espérer.
Elle, elle pleure.
Lui, il est agité, inquiet pour elle. Il a peur de la perdre aussi.
Et moi, moi il m'a fallu un instant pour parcourir le dossier, un instant pour saisir "l'ambiance", un instant pour l'installer sur l'étroite et dure table de la salle d'admission (il n'y a plus que ça), un instant pour vérifier que la perfusion est en place et que j'ai bien tous les tubes pour le laboratoire, un instant pour leur dire qu'elle ne risque rien, un instant pour les quitter et les laisser seuls avec leur drame, un instant pour franchir la lourde porte battante qui me propulse sur d'autres instants.
Sonnettes : à éteindre.
Perfusions : à poser.
Monitoring : coup d'oeil, ça va.
Tension, pouls, température : pris.
Toucher vaginal : fait.
Vite, vite, poussez madame, poussez !
Heure de naissance : notée.
Compte-rendu griffonné : naissance normale en OIGA/OP d'un garçon de 3450g, apgar 10-10-10, DNPC, épisio, VRR 2/0...au suivant...
Sonnette. Sonnette. Ça fait 3 fois qu'il sonne. Trois fois que je lui ai dit que je n'ai pas le temps, que personne n'a le temps, que sa femme ne risque rien. Alors, il est descendu faire un scandale dans le hall. Personne n'a compris. Personne n'a le temps de comprendre. Et puis, ce n'est pas la peine de s'énerver comme ça. On finit par s'occuper d'eux...
Et moi je continue de courir.
Elle pleure. Qui elle ? L'aide-soignante. Elle pleure. Quinze ans d'expérience ici. Et là, elle pleure. Je n'y arrive pas. Je n'arriverai pas à bout de mon travail, c'est trop, trop. Elle pleure. Pas le temps, pas le temps d'écouter.
Courir. Courir à droite. Courir à gauche.
Réduire chaque geste, chaque intervention à son minimum indispensable.
Passer d'une salle à l'autre, l'angoisse au ventre : j'espère que je n'oublie rien.
Tant de choses à faire.
Tant de "cas" en même temps.
Surtout ne rien oublier.
Aller à l'essentiel.
Essentiel = strict minimum médical nécessaire.
Courir, courir jusqu'au soir.
Ouf, elles arrivent. La relève.
Transmissions orales : 1/2 heure de travail bénévole. Transmissions orales, ici, ça ne vaut rien. On fait quand même. Parce qu'on y croit. Pour elles. Malgré tout.
Ouf, journée de 12h30 (payée 12h) finie !
La fatigue s'abat. D'un coup.
Je me traîne vers la salle de repos/vestiaire.
Non.
J'accélère. Je cours. Je cours vers les toilettes. La dernière fois, c'était ce matin avant de partir, vers 7 h 30.
Pendant 12h30 j'ai tout oublié. Tout oublié de moi.
12h30 à courir.
12h30 sans boire, sans manger, sans pisser.
12h30 sans une minute de pause.
Enfin, je m'autorise à manger le casse-croûte amené pour le midi.
Finie la journée ?
Ah ! mais non ! L'ordinateur attend les dossiers.
J'y repars.
Je savoure la position assise.
Je pianote encore pendant plus d'une heure.
Mais promis, je ne réponds plus aux sonnettes....enfin...quand ça sonne longtemps et que les collègues sont occupées...
22 heures. Cette fois-ci, je pars.
Les enfants ne m'ont pas attendu pour dîner. Je passe leur dire bonsoir dans leur chambre.
Et je m'effondre sur mon lit.
Finie la journée ?
Non.
Tout redéfile dans ma tête.
Et la petite musique de fond de la journée se fait lancinante, lancinante et bourdonne dans mes oreilles et grince dans mon coeur.
L'essentiel ? C'est ça l'essentiel ? Tout est fait. Personne n'est mort. Tout s'est bien passé. Les mères et les enfants se portent bien.
Tout s'est bien passé. C'est ça l'essentiel ?
Non, non, non. J'ai survolé. Fait. Fait. Fait et survolé.
Je n'ai pas eu le temps pour l'essentiel.
Avant, j'avais le temps. Plus maintenant. Trop de naissances.
Revendications. Grève. Lutte. On a fait. Aucun espoir.
Alors, partir, partir...pour retrouver l'essentiel.
Être là. Au coeur à coeur. Tenir la main. Et prendre soin. Et mains ouvertes accueillir. Accueillir la vie ou accueillir la mort. Mais être là.
Partir, partir pour retrouver la source.
Toujours partir.
Existe-t-il une île, un lieu pour me poser ?
Alix
23 août 2005
Tristesse filiale
Hier soir, avant de m'enfuir, j'ai visité sa chambre.
Vide.
Elle passera sa première nuit dans son appartement.
La voilà jeune femme, tout juste entrée dans la vie active.
Sa chambre est vide et moi, je m'enfuis.
Loin d'ici.
Loin de cette maison maudite.
Je m'enfuis.
Quelle terre de repos est-ce que j'offre à mes enfants ? Un désert.
Derrière leur départ, un désert.
J'aurais tellement voulu pour eux une maison familiale où nous puissions nous retrouver.
Je leur impose un désert et le vide de mes errances.
Elle est partie.
Elle travaille.
J'ai peur pour elle.
Elle sait que, quoiqu'elle fasse, je l'aimerai toujours.
Elle travaille et j'ai peur pour elle.
Elle ne comprend pas.
"Mais c'est légal, maman !"
Oui, c'est légal.
Bolkestein.
C'est légal.
Deux sociétés. Une au Maroc, l'autre en France. L'une sous-traite pour l'autre. Travail en France, contrats marocains, sans sécu, ni retraite. "Ils sont bien payés, maman, ils n'ont pas à se plaindre." Oui, ils sont bien payés, mais c'est quand même l'entreprise qui est gagnante, pas eux. Et ici, on est en France, pas au Maroc, la maladie et la vieillesse ne sont pas envisagées de la même façon. "C'est légal, ma fille, mais ce n'est pas éthique et tu vois, aujourd'hui ce n'est pas la légalité qui est la priorité..." Je dis cela maintenant, et je suis contente que mes enfants soient adultes pour l'entendre. Ils savent que j'ai décroché de cette société dont je vomis le sacro-saint "système". Eux, ne se révoltent pas et s'accrochent pour être conformes. Ils ne portent pas de jugement sur mon attitude. Je pense que je les insécurise.
Et moi, là, j'ai peur pour elle.
Peur de l'opprobre populaire qui peut s'abattre d'un instant à l'autre. Dans ce coin reculé de province, si quelqu'un vient à savoir que cette entreprise existe...j'imagine déjà les tribunes libres dans le journal local, les tracts sur le marché. Aura-t-elle la force de faire face ? La force, on la trouve dans ses propres convictions et elle ne semble pas en avoir.
Je la trouve triste ma fille. Elle semble regarder la vie comme on regarde, au bord du sommeil, défiler le paysage au travers de la vitre d'un train.
Je trouve que les trois quarts de mes enfants sont tristes et ça me serre le coeur.
Alix
14 août 2005
Comme un autre
Il aurait dû être réformé pour cause de santé.
Il a insisté pour la faire.
Parce que c'est à la guerre qu'on devient un homme.
C'est ce qu'on lui avait dit.
C'est ce qu'il croyait.
Il ne savait pas. Pas encore.
Il était jeune et voulait combattre pour sa patrie.
Lui, c'était mon grand-père. Le père de mon père.
Il a fait Verdun.
C'est comme ça qu'on dit.
On.
C'est plutôt Verdun qui l'a fait.
Ça, c'est ce qu'il dit, lui.
Verdun l'a fait. Quand il a vu l'ennemi.
Euh...non...il n'y avait pas d'ennemis.
Pas d'ennemis.
Seulement des hommes.
Avec leur jeunesse, leurs espoirs, leur vie à construire.
Que des hommes avec l'envie d'aimer.
Des deux côtés de la frontière.
Euh...non...il n'y avait pas de frontières.
Il n'y avait, il n'y a qu'une seule terre.
Et là, la terre est ravagée par la cruauté des hommes.
Les hommes sont ravagés par leur propre cruauté.
Ceux là même qui portent dans leur coeur cette envie folle d'aimer et qui, là, sont pris dans la frénésie de tuer, tuer, tuer. Détruire, détruire, détruire.
Il se tait et il pleure. Et je devine les horreurs qui traversent encore ses yeux.
Il n'oubliera pas.
Jamais.
Verdun l'a fait.
Il sait maintenant la cruauté humaine.
Il n'oubliera pas.
Et il dit "chaque jour, la paix est à reconstruire. Chaque jour, elle est à refaire. C'est à chacune de nous de la faire."
Sa bonté et sa générosité naturelles, il les a blanchies au feu de Verdun.
Alors quand la deuxième est arrivée, il sait.
Il sait tout de suite ce que tant d'autres prétendront ne pas avoir su.
Il est un citoyen, un homme, comme un autre.
Comme un autre.
Et pourtant, lui il sait.
Il sait comme si peu savent.
Il a vu la destruction et la volonté d'éradication.
Cette volonté-là n'a pas d'identité, pas de patrie.
Cette volonté-là est humaine, terriblement humaine.
Il a vu, alors il protège et cache. Dans un grenier.
Il a vu, alors il protège et guide vers d'autres frontières.
Parce qu'il a vu.
Parce qu'il a voulu voir.
Parce qu'il a accepté de voir. Alors protéger est pour lui une simple évidence.
Ma tante a une amie juive. Mon grand-père invite le père de cette amie et lui propose de l'aider à partir.
Vexation et refus.
Vexation, oui.
Ce juif est un citoyen comme un autre. Il a fait la guerre, la première, il a une médaille. Il est honnête. Comment un homme bon comme mon grand-père peut-il imaginer que les juifs seraient à anéantir ?
Il est vexé ce juif.
Est-ce toujours de la vexation qu'il ressent lorsqu'il est enfourné, lui et tout sa famille ?
Mais peut-être n'a-t-il pas vu le four ?
Je pense souvent à mon grand-père.
Et je tente de rester en éveil.
De voir, d'entendre.
Vraiment.
Quand je lis Angéline (et cette lecture comprend les textes et les photos qu'elle insère) je pense un peu plus fort à lui.
A l'importance de rester en éveil.
Alix
12 août 2005
Rien ne doit lui être ôté
Hier, j'ai juste griffonné quelques mots maladroits.
Il est des choses presque impossible à dire.
Je l'ai retrouvée il y a deux ans.
Dans la clarté du deuil, dans la désespérance de la solitude. Juste après la fermeture de la maternité. Juste après ma démission.
J'avais besoin de retrouver la terre. Je l'ai retrouvée là.
Sur mes chemins d'errance, j'ai trempé mes mains dans la terre. J'ai inondé la terre de mes larmes. Mes pieds se sont enfoncés dans la glaise. Et de là, mon coeur a traversé la nuée pour rejoindre celle qui, malgré elle, m'a donné la vie.
Sait-elle qu'elle m'a offert le plus précieux ?
Une terre d'où peut jaillir ma source.
Ce lieu où il fait bon exister.
Sans cette terre, ma source serait vaine. Sans cette terre, l'Initiale ne serait qu'un vent d'illusion. A quoi bon une source sans une terre à fertiliser ?
Je la retrouve elle et sa façon d'être au monde.
Elle n'aimait pas l'argent. Elle en connaissait l'illusion de grandeur et de ruine.
Elle aimait l'abondance et la richesse des petits riens. Elle aimait façonner ces petits reins pour en faire une oeuvre. Elle aimait faire de ces petits riens un présent. Quatre bobines de bois, une petite planche, quelques fils de rotin habilement entrelacés, et voici un lit pour la poupée. Une chemise d'homme usagée devient entre ses mains une chemise neuve pour un de ses petits fils. Quelques branches mortes et le feu réchauffe un après midi d'hiver passé au grand air. La laine de mouton file entre ses doigts puis se transforme en pulls ou couverture. Elle tricotait les chaussettes pour l'hiver, chacun de ses petits enfants avait son propre paquet et dans chaque paire de chaussettes, elle cachait un carambar. C'est le cadeau qui a le plus marqué mes enfants, ils en parlent encore avec émerveillement.
Elle aimait la nature. Elle faisait corps avec elle. A son jardin, elle était présence discrète et délicate ; elle était patience. Son jardin était abondance de fleurs qu'elle ne cueillait jamais, de fruits, de légumes. Elle n'aimait pas les engrais que mon père venait y déposer.
Elle était force et délicatesse. Elle pouvait, dans une même journée, débarder plusieurs stères de bois puis passer sa soirée au coin du feu à confectionner de fines dentelles.
Elle était presque illettrée et elle osait écrire. Souvent, elle était illisible. Il fallait lui demander ce qu'elle avait voulu dire. Elle avait inventé sa propre grammaire et sa propre orthographe. L'une et l'autre étaient signifiantes et traduisaient de façon imagée et pittoresque sa façon de voir le monde. Je regrette d'avoir brûlé tout son courrier. Au delà de la douleur qu'elle cherchait à m'infliger, elle énonçait de merveilleuses images.
A sa surface, c'était la houle déferlante d'une mère enchaînée à sa propre mère. Elle m'empoignait férocement et me propulsait dans la tempête de sa hargne, de sa violence, de sa grossièreté. Elle était dans la sauvagerie d'une chienne qui, voulant se libérer de ses chaînes, mord à tout va et ne fait que s'enchaîner un peu plus.
Elle savait aussi inviter au silence de ses profondeurs. Là où elle était présence joyeuse à la vie. Elle s'émerveillait devant le simple, le dépouillé, méprisait les artifices, les mondanités.
Rien ne doit lui être ôté puisque c'est ainsi qu'elle a choisi de vivre la vie. Rien ne doit lui être ôté, ni la hargne, ni la simplicité sereine et joyeuse.
Dans la simplicité et le dénuement auxquels j'aspire aujourd'hui, elle est plus que jamais présente dans mon coeur.
Alix
10 août 2005
Le temps ne compte pas
Mon coeur a basculé hier.
Mon coeur a basculé sur le fil de l'écriture.
J'avais tant et tant de choses à dire. Et puis, ma parole s'est suspendue. Le silence s'est établi. Et là, dans le secret du silence, mon coeur a basculé.
Ma mère est morte le 17 janvier 1989. Le jour de l'anniversaire de mon père. J'imagine qu'elle a pensé que c'était son plus beau cadeau.
J'ai vécu cette mort comme une libération.
Je me suis enfin séparée de ce mari qu'elle m'avait imposé pour rétablir l'ordre moral.
Elle avait rétabli l'ordre moral. Parce qu'elle était morte, j'ai enfin osé rétablir la folie de l'élan spontané.
Et puis, j'ai enfin osé faire les études supérieures qu'elle m'avait interdit de faire. Faire de études supérieures, c'était lui échapper. Donc, elle ne voulait pas.
J'ai enfin osé en me disant que si elle était vivante, ça aurait été impossible. Elle m'aurait encore et encore harcelée. Ça aurait été impossible.
C'est terrible, ça : devoir sa liberté à la mort de quelqu'un.
En fait, ce n'est pas une vraie liberté. Il reste les chaînes dont on a pu se libérer.
La vraie liberté, c'est celle que l'on s'offre au quotidien. Construire sa liberté, c'est une besogne de tous les instants. C'est une besogne exigeante. Il faut rester en éveil pour défaire chaque maillon qui cherche à vous enserrer. Chaque jour, c'est à refaire, car la liberté n'est pas une évidence. Chaque jour, le liberté est à construire, c'est un devoir. Pour soi-même.
Voyez-vous, je l'ai aimée ma mère. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je l'ai aimée. Et je l'aime toujours. Sans raison. Et pour de multiples raisons.
Elle avait de nombreuses et grandes qualités. Et surtout, surtout c'était une femme de coeur. Elle savait écouter et avoir cette vraie générosité qui respecte l'autre, même le plus misérable, surtout le plus misérable.
C'était une femme de coeur...sauf avec ses enfants. Parce que là, elle était enchaînée à sa propre mère - j'en reparlerai.
Elle était enchaînée et en souffrait. Elle voulait la liberté pour nous, ses filles. Elle la voulait, ça j'en suis sûre. Même si ses actes contredisaient la volonté de son coeur. De coeur à coeur, on sait la vérité de l'autre. Elle voulait ma liberté parce qu'elle m'aimait. Alors, d'avance, je lui ai tout pardonné.
Hier, j'ai écrit "ce qu'il ne sait pas le canard, c'est dire complètement non".
Et mon coeur a basculé.
J'ai écrit et j'ai vu.
J'ai vu que partir, c'était le plus bel acte d'amour que je pouvais offrir à mon enfant.
J'ai vu aussi que partir, c'était le plus bel acte d'amour que je pouvais offrir à ma mère.
J'ai vu la faille aussi : cette rupture non aboutie, juste une esquisse, un petit pas. Je n'ai pas su dire non complètement.
Et pourtant dire non aurait achevé l'acte d'amour.
Pour elle-même, comme pour moi, comme pour mon fils.
Briser, briser les chaînes de la violence, les briser toutes.
Rompre, rompre complétement.
Par amour.
Par respect pour elle-même comme pour moi, comme pour mon fils.
Par respect pour la vie.
Parce que la vie ne s'accommode pas de la violence - quelle qu'en soit la forme.
Aimer, c'est ne rien accepter de la violence de l'autre.
Pardonner, c'est d'abord dire non au mal qui vous ai fait. Catégoriquement non.
Hier, mon coeur a basculé parce que j'ai enfin dit non, catégoriquement non.
Et les chaînes se sont brisées.
Parce que, voyez-vous, dans la vie, le temps ne compte pas.
Alix
09 août 2005
Maudit canard
Un jour, le canard s'en est allé en sanglotant.
Dans ses sanglots, le poids de la malédiction "tu finiras sur le trottoir, salope !" Il a entendu le canard, il endosse et se cambre un peu plus et boite un peu plus. Il a entendu le maudit canard mais ne déviera pas.
Le maudit canard est parti et ne reviendra pas.
Le maudit canard y pensait depuis longtemps : partir, partir...
Il s'est décidé quand il est tombé.
C'est parce qu'il est tombé qu'il a vraiment voulu partir.
Tombé enceinte.
Tombé, oui, tombé, pas fait exprès, c'est sûr.
Parfois, il songeait à mourir le canard car il se croyait sans avenir. Et la vie lui a rappelé l'Initiale, la vie qui s'impose malgré le désir de mort.
Et cette toute petite vie cachée là au fond de lui, cette toute petite vie faite de quelques cellules, il a voulu la protéger. Alors, le vilain petit canard s'en est allé loin des insultes et loin des coups. Car les cellules d'une vie nouvelle ne doivent pas entendre les insultes. Ça, le canard le sait. Il ne l'a pas appris dans les livres, mais dans son coeur.
Ce qu'il ne sait pas le canard, c'est dire complètement non. Alors, les insultes l'atteignent quand même, car elle écrit, chaque semaine, elle écrit. Chaque semaine, au lieu de déchirer le papier, le canard ouvre le pli et sanglote. Et patauge dans la honte. Et se perd dans l'incertitude.
Le canard sanglote au lieu de se révolter. Le canard pleure au lieu de briser les chaînes.
Alix
05 août 2005
Guerrière déchue
Le texte d'hier sonne faux.
Voilà des semaines que je tourne autour. Pose des mots. Renonce à déposer un texte parce que jamais satisfaite.
Il sonne faux parce qu'il reste à la surface d'un lac qu'on dirait presque gelé.
Il ne dit pas les profondeurs de la détresse à chuter et rechuter. A s'engouffrer toujours au même endroit dans les limbes misérables d'un amour pitoyable.
Il ne dit pas la force qu'il m'a fallu pour m'arracher du joug de l'infernale jouissance.
Il ne dit pas la douleur des muscles qui se crispent, des articulations qui craquent, du corps qui se recroqueville et se glace.
Il ne dit pas la marche bancale du corps qui chavire en même temps que l'âme.
Il ne dit pas le poids de l'armure endossée pour se protéger.
Il ne dit pas la désespèrance lorsque la mère se déchaîne et fait voler en éclats l'armure.
Il ne dit pas le souffle coupé, lorsque, croyant échapper vers la liberté, le tourbillon de la violence me reprend de plus belle.
Il ne dit pas la nuit qui s'installe tandis que je suis emportée par une main plus forte que la mienne. Une main qui pénètre mes chairs et les broie.
Il ne dit pas les reins qui se cambrent sous le fardeau de la honte enchaînée au silence.
Il ne dit pas son arrogance à elle, née de la honte que j'endosse.
Il ne dit pas le brouillard du mensonge et la déroute.
Il ne dit pas l'infinie tristesse de mon âme qui se dissout dans l'aridité silencieuse. Martine suit d'autres chemins et n'est plus là pour entendre.
Il ne dit pas le rouge de la violence et la blancheur acerbe du silence.
Il ne dit pas le noir de la solitude qui se mêle au gris de la tristesse.
L'Initiale n'est plus. Je sombre. Egarée au plus noir lorsque croyant échapper à une forme, une autre forme me saisit.
Il ne dit pas l'infinie tristesse qui m'empoigne et les larmes silencieuses qui s'écoulent sur le monde.
D'échappée en échappée, d'égarements en égarements, ainsi va ma vie...
Alix
Je viens de me rendre compte que ce texte si difficile à écrire, j'ai omis de le publier hier...
04 août 2005
Rouge et blanc
Que vivait-elle quand elle me battait ? Jouissait-elle ? Je crois que oui.
Je la trouvais moche et dégueulasse - oui, dégueulasse, c'est ce que je me répétais dans ma tête - "cette femme est dégueulasse", "ma mère est dégueulasse".
Le sang. Elle n'avait pas envie de le voir, évidement.
Le sang, signe de ma féminité, elle n'en veut pas, évidement.
Alors, elle appelle son complice de toujours, l'homme de science, l'homme de médecine. Trop content de ramasser quelques honoraires, quitte à me mettre une fois de plus la tête sous l'eau.
C'est trop, beaucoup trop, arrêtez-moi ça. Et des mois, des mois à compter les jours, avaler les comprimés, mesurer la température. Évidement, il faut que ça soit compliqué pour qu'il y fourre son nez, pour qu'elle s'en mêle. Elle navigue entre désir de mort et jouissance. Qu'il crève ce sexe que je n'ai pas voulu et que j'en jouisse, que j'en jouisse comme mon bien.
Sauvée par l'aversion pour les calculs et l'ordre, j'envoie balader thermomètre et comprimés.
Mais elle s'acharne.
Après le rouge, le blanc.
Trop, beaucoup trop de pertes blanches.
L'homme est remercié par des honoraires (honneur ?) pour prescrire des ovules de taille conséquente. Impossible de franchir la barrière virginale sans qu'elle y mette ses gros doigts de mâle. Elle aura eu ma virginité. Elle veut tout, tout le temps. Et ma mort et la jouissance de mon corps.
Une fois de plus, partir, partir de là - quitter l'enfer. Je ne veux plus voir ce médecin. Je ne veux plus voir de médecin.
Je quitte un enfer pour un autre. La rage, la fouille et les insultes.
Elle est en rage, sans cesse. Alors, elle fouille, fouille. Partout. Elle espionne. Tout le temps. Suit mes pas, interroge. Pas un seul espace de ma vie qui ne lui appartienne pas. La bave aux lèvres, les yeux exorbités, elle brandit les preuves, les pièces à conviction. Les courriers déchiquetés en menus morceaux pour qu'aucun mot ne lui soit accessible, et dont elle réinvente la trame à sa façon. Le récit de mes après-midi qu'elle surveille à la longue vue et qu'elle romance au grè de son imagination, de sa haine et de son obsession pour le sexe. 'Putain, traînée, salope..." Tout est prétexte aux insultes hurlées de sa voix d'homme, tout est prétexte à la provocation de la violence.
Partir, partir, m'en sortir...
Alix