24 septembre 2005
Un torrent de boue
Première naissance en un éclair.
Un éclair de lumière au milieu d'un torrent de boue.
Elle, ma mère, qui m'écrit chaque semaine pour m'insulter, me rabaisser, ou dire ses désirs de mort et de fausse-couche. Toujours les mêmes mots pour désigner l'acte qui signe cette grossesse - allumeuse, pute, salope - Même par écrit, j'entends le son écoeurant de sa voix résonner dans mes oreilles.
Et puis, tu n'es pas capable d'être mère, tu n'en seras jamais capable. Et un bébé c'est moche, informe, inintéressant. Et puis, il peut mourir cet enfant, tu peux très bien faire une fausse-couche. Tu aurais mieux fait de la provoquer d'ailleurs cette fausse-couche. Pour nous éviter la honte. Parce que tu as jeté la honte sur toute la famille.
La famille catho, bien pensante, qui ne pense qu'à une chose : sauver la face. On n'avorte pas dans notre famille. Ca ne se fait pas. On FAIT des fausses-couches.
Alors moi, j'attends presque pas. J'attends une drôle de chose - oui, une chose. J'attends cette chose dans un studio de 8 m², au prix exhorbitant pour ma paye. Et ça n'étonne personne cette gamine de 18 ans qui débarque à Paris, enceinte. Ca n'étonne pas l'assistante sociale auprès de qui je fais une demande de logement : je vis seule, mon studio est donc trop grand pour que ma demande soit prioritaire. Ca n'étonne pas non plus l'employé de la caisse d'allocations familiales qui vient mesurer mon appartement de long en large pour décréter qu'enceinte, c'est comme deux, donc mon studio est trop petit pour que je bénéficie de l'allocation logement. Ca n'étonne ni la directrice de la crèche, ni le gynécologue qui me suit. Tout le monde s'en fiche de ma détresse et de ma solitude.
Et lui, le père de cet enfant. Si absent. Si inexistant. Enfant perdu qu'il semble toujours être aujourd'hui.
Un cri immense.
Le silence.
Et en un éclair, il est là.
Et il est beau. Merveilleusement beau.
Et son regard me dit l'infini et la plénitude.
Et lui, le docteur, arrive trop tard. Tout est fini. Tout. Pas d'honoraires ? Mais si, voyons ! Il va fourrer sa main dans mon utérus sans raison, sans anesthésie. Il fourre sa main dans mon utérus au risque de me coller une infection. Seulement pour justifier d'empocher quelques piécettes. Et pendant qu'il fouille le vide, il bavarde. Avec elle. Elle, tout à l'heure si pleinement présente dans mon cri. Quelle idée d'être une gamine de 19 ans et d'accoucher, n'est-ce pas ma brav' dame. Eh oui, mon bon mossieu, que voulez-vous c'est le mal du siécle.
Je suis la honte de la famille et le mal du siécle.
Un éclair de lumière au milieu d'un torrent de boue.
Alors pétrir la boue avec la tendresse de l'éclair.
Alix
22 septembre 2005
Première naissance
Un cri.
Un cri, long, interminable.
Un cri infini.
Et dans ce cri : tout.
Absolument tout.
Je crie et elle, est est là, force paisible, indéracinable. Elle est dans mon cri.
Un cri infini.
Un cri de quelques instants.
Et tout au bout du cri, dans l'interstice de silence, il naît.
Il naît en un éclair.
Un éclair de paix.
Un éclair de force et de puissance rassemblées.
Il est émerveillant et son regard sait l'infini.
Son regard me dit l'infini et la plénitude.
Un éclair pour me dire l'infini et la plénitude.
Un éclair - seulement un éclair.
Alix
21 septembre 2005
Hors parenthèses
J'étais partie pour me mettre entre parenthèses.
Je suis partie et j'ai roulé.
J'ai choisi l'ouest. J'ai choisi la pente descendante pour commencer.
Et j'ai roulé.
Besoin d'avancer. De me laisser glisser.
Mon corps me rappelle sa fatigue, ses douleurs, ses hémorragies.
Et je roule avec cette douleur lancinante dans l'épaule.
Au retour, il faut remonter la pente.
Le corps est plus docile mais le sang gicle par rafales.
Et là, je me rends compte que je ne suis pas entre parenthèses mais hors parenthèses.
Il y a 24 ans, j'ai parcouru ce chemin.
Le corps aussi dans l'usure et la fatigue. Les roues m'étaient quasiment indispensables pour me déplacer. Vélo sur lequel je grimpais et pédalais. Landau ou poussette d'enfant sur lesquels je m'agrippais pour m'aider à mettre un pied devant l'autre.
Mon corps ne me supportait plus. La douleur était si présente qu'elle se faisait oublier.
Il y a 24 ans, je suis partie et j'ai roulé puisque je ne pouvais plus marcher.
Et la semaine dernière en remontant la pente, je réalise.
Je suis à peu près dans le même état qu'il y a 24 ans.
Ça ne marche plus. Je suis dans l'usure.
Et pendant ces 24 ans, une longue parenthèse. Avec une pente ascendante pour commencer. Pour me réconcilier avec mon corps, pour me réconcilier avec moi-même.
Et puis, arrivée au sommet, la longue pente descendante.
La fatigue. La fatigue insoutenable des études supérieures. La fatigue qui me fait déraper vers les égarements affectifs. Les égarements affectifs qui viennent ruiner mon être. Et puis l'échappée vers ce que je crois être la sécurité et la tranquillité : un emploi en milieu hospitalier. Et cette échappée-là me mène vers un peu plus de fatigue, un peu plus de ruine.
Voilà. au bout de la parenthèse : retour à l'état antérieur.
Retour vers un quotidien redouté.
Alix
13 septembre 2005
Entre parenthèses
Dimanche matin, Chris m'a envoyé plusieurs modèles de bannières pour mon blog. Chacune d'elle était différente. Parce que Chris sait écouter, chacune d'elle était en adéquation avec ma parole. Parce que Chris a du talent, chacune d'elle était belle.
D'emblée, c'est vers celle-ci que s'est portée mon élan.
Dimanche après-midi, je suis partie me promener le long du canal qui passe tout près de chez moi. Ce chemin de halage, je l'ai parcouru en vélo il y a 24 ans, enceinte de 7 mois, avec mon petit bonhomme de 2 ans 1/2 sur le porte bagages. Là, je marche et j'ai l'impression d'être dans l'image que Chris vient de m'envoyer. Au bout du chemin, là tout près, l'Initiale, source de lumière. Je n'ai plus qu'à ouvrir les mains.
Alors, naît le désir de reprendre le vélo et repartir sur ce chemin. Retourner à ma source le temps d'une parenthèse. Car ma vie, l'essence de ma vie est là : à l'Initiale. Oublier quelques jours la lutte, la résistance, la révolte. Nécessaires pour rester à l'Initiale, mais pas primordiales. Me laver de l'amertume à fleur de peau.
Mon emploi du temps plein de trous devient une chance. Je pars tout à l'heure et reviendrai dimanche soir.
Merci Chris, ton talent me mène loin...là tout près, au coeur de moi-même
Alix
07 septembre 2005
Les bras inutiles
Les mots me manquent aujourd'hui. Comme si souvent en ce moment.
Je n'ai que ce titre les bras inutiles et la révolte qui gronde au fond de moi.
Je voudrais l'exclamer cette révolte, et je regarde derrière la vitre la valse des voitures sur ce parking de supermarché.
Tout est si normal, si tranquile. Tout fonctionne si bien.
Je viens de voir passer deux énormes camions de poulets en direction de l'abattoir.
Non, je ne suis pas de ce monde-là. Je me retranche et je sens ma parole inutile, vaine.
Mon épaule toujours bloquée, mon bras inutile.
Et tant de bras inutiles derrière les vitres de cette société.
Depuis 2 ans, cette épaule encaisse les misères, les déserts, les mensonges, les errances, les trahisons.
Au printemps 2004, elle m'arrache des cris de douleur tout au long de mes nuits. Pendant ce temps, l'homme s'affaire et prépare les alliances nécessaires. Les élections appochent. L'essentiel n'est pas d'être cohérent avec ses idées mais de gagner - d'accéder au pouvoir. Peu importe la douleur de ceux que le système écrase....du moment que cette douleur se taise.
Tous ces bras inutiles et pourtant si utiles...pour induire la soumission de ceux qui triment.
Alix
05 septembre 2005
Souffle !
Le texte qui suit, je l'ai écrit la semaine dernière en quelques minutes...en un souffle ! Et puis, sans vraiment réfléchir je l'ai posté pour qu'il paraisse en tribune libre dans l'hebdomadaire local. Je l'ai posté sous un pseudo, qui m'a permis d'utiliser l'arme de l'humour. Je crois aussi que je me cache derrière ce pseudo...
Aujourd'hui, je relis ce texte et j'ai envie de vous le faire partager :
Maintenant, eux, ils préfèrent leur patates
En 68, j'arrachais pas les pavés, moi. J'arrachais les patates. Parce qu'il faut bien manger, hein. Vous êtes d'accord ? Faut bien manger. Même eux, qui arrachent les pavés. Faut bien qu'ils mangent. Des patates. Mes patates. De préfèrence. Elles sont meilleures mes patates. Que celles des individus casqués et bottés. Eux, ils arrachaient les pavés. Faut bien rêver. A la plage. Moi, la plage je l'ai. Alors je ne rêve pas. J'arrache les patates. Et la plage je l'ai sous les pieds. Quand j'y vais.
J'arrache plus de patates maintenant. Je suis trop vieille. Et je rêve toujours pas. Parce que la plage, je l'ai sous les pieds. Quand j'y vais. Enfin, si. Je rêve. Faites l'amour, pas la guerre. J'en rêve encore. Même si je suis trop vieille. Mais, ceux qui deterraient les pavés. Est-ce qu'ils savent qu'on est toujours trop vieux pour la guerre ? Toujours trop vieux. Pour la guerre. Même pour la guerre des prix.
Vous avez vu les affiches du breton ? Enfin, je dis le breton. Parce que c'est lui qui les a collées. Ca aurait pu être les autres. Ceux de l'internationale. Euh, non, je crois que maintenant on dit transnationale. Je crois. Je ne sais pas bien. Je suis un peu vieille, je confonds tout. Bon. Vous avez vu les affiches ? De 68. Euh, non. De 2005. Vous les avez vu les soixante-huitards de 2005 ? Aujourd'hui, la lutte, c'est le pas cher. Le moins, moins, moins cher. Pour plus, plus, plus. Toujours plus. Is courent tous là les soixante-huitards, chez le breton ou l'internationale. C'est les mêmes le breton et l'internationale. Ils courent là pour consommer, consommer, consommer. Toujours plus. Des patates. Pas beaucoup. Non. Ils consomment des choses et des bidules et des machins. Nouveaux. Toujours nouveaux. Et toujours plus. Les soixante-huitards. Et les autres aussi. Tous les autres. Ca fait beaucoup de monde sur les parkings. Heureusement, y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de voitures à acheter. Ca fait des usines, plein d'usines. Et ça fait du boulot. Beaucoup de boulot et beaucoup d'argent. Pour consommer toujours plus. C'est pour ça qu'il n'y a plus de chômage. Et qu'ils sont heureux maintenant. D'avoir les patates. De ceux qui sont casqués et bottés. Pour protéger leur argent. Ils sont heureux maintenant. Tous. Sur le parking. Ils sont heureux.
Et moi, je suis toute seule au milieu de mon jardin de fleurs sauvages. Je n'ai plus de patates. Que des fleurs sauvages.
Mais si vous me regardiez droit dans les yeux, vous verriez le ciel s'assombrir. Par la pollution. Par la guerre. Celles qui tuent. Celles qui vous tuent. Celles qui me tuent.
Si vous me regardiez droit dans les yeux, vous verriez des larmes. Mes larmes. Vos larmes. Les larmes que je verse à votre place. Vous qui ne savez plus pleurer.
Qui me consolera ? Qui vous consolera ?
Voilà, je me tais.
Léonie
Alix
01 septembre 2005
Le fait du Prince
Parfois l'hémorragie s'emballe. Un désir secret renaît. Je sais combien il est doux de s'endormir exsangue.
Aujourd'hui, j'ai la nuque raide. La fatigue de la reprise du travail après deux ans sur le carreau. Je devrais être heureuse.
Les marches se dégringolent une à une.
J'ai dit non et je suis partie...du grand centre vers la petite maternité.
Je savais où j'allais.
Vers ce havre de paix, où chacune dans l'équipe prend le temps d'accueillir, d'écouter, d'encourager.
Je savais où j'allais.
Vers la menace.
De fermeture.
Trois ans. Trois ans de vie sous la menace.
J'aurais voulu être seule à ce moment. Être la seule à qui ça arrive.
Menace de fermeture. Écrasante banalité de ce siècle.
Écrasante. Oui, écrasante.
Un partie de moi s'est broyée là. Je ne retrouve pas l'énergie pour recoller les morceaux. Alors j'ai la nuque raide.
La menace.
Avancer nu-pieds dans un nid de serpents.
Lequel ? Hein, lequel va mordre en premier ?
Parce que ça va mordre, c'est sûr.
Tôt ou tard, ils vous mordent ceux qui, revêtus bon chic bon genre et enrobés de leur certitudes stéréotypées vous rotent à la figure leurs mensonges puants. Car ils prétendent ne pas vouloir. Ils prétendent tout faire pour maintenir. Mais si et si et si...alors ils seront acculés, bien obligés de ....mais ce serait vraiment à contrecoeur...vous jurent-ils droit dans les yeux, la main posée sur la poitrine. Ça ne dépend que de vous...
Un à un, les si ont été barrés, les conditions remplies : médecins, nombre d'accouchements, mise aux normes...
Alors le mensonge a éclaté six mois plus tard. Au moment où la paix semblait revenue et la menace envolée. Haut fonctionnaire d'Etat, elle nous l'a dit : "quand les conditions ont été remplies et que je vous ai officiellement autorisé à fonctionner pour 5 ans, ma décision de fermer était prise. Si ça vous fait souffrir, on a les budgets pour vous offrir un psy." La claque dans la gueule et l'arnica dans le même pack !
Trois ans. Trois ans sous la menace. Sans jamais savoir d'où, ni quand va venir le coup.
La fermeture est prévue le 21 mars. C'est beau, c'est symbolique une fermeture de maternité le jour du printemps.
20 mars 2003 au matin - je prends ma garde pour 24 heures. Je ne sais pas ce que je serai demain. Nous attendons le résultat du jugement en référé. Demain, demain si proche. Aujourd'hui sage-femme. Demain ? Je ne sais pas. Je chavire. Perdue pour de longs mois la notion du temps. Je ne sais plus ce qu'est hier, ce qu'est demain ou dans une semaine. Je vis de minute en minute. Me dire dans une semaine, ou dans quinze jours, ne veux plus rien dire.
En fin de matinée, le jugement tombe : décision illégale.
La menace reprend son cours. On sait maintenant d'où va venir la morsure : du ministre. Il a l'injonction de prendre une nouvelle décision. Ses juristes planchent...La décision tombe : autorisation de fonctionner ! Victoire ? Mais non, bien sûr, car dans le même temps, il ne publie pas les postes de médecins ! C'est son droit nous dira l'avocat, ça s'appelle le fait du Prince.
Le directeur de l'hôpital pour s'épargner de prendre lui-même la décision de fermeture, n'a plus qu'à obtenir le vote du conseil d'administration. Et les élus du peuple, en bons petits soldats de l'autorité, votent exactement le contraire de ce qu'ils prétendaient vouloir : fermeture !
J'ai la nuque raide et je voudrais bien m'endormir exsangue.
Alix