27 octobre 2005
Quand même...
Elle vient de me l'annoncer tout à l'heure au téléphone.
La naissance est prévue pour le 7 juin.
Voilà encore du chemin à faire et des aléas peut-être. La vie est si fragile en son début...alors c'est un secret.
Il est lourd à porter pour moi ce secret. Lourd de sa tièdeur.
"Tu es contente ?"
"Oui, je suis quand même contente"
Il y a ce oui si fade, et puis ce quand même...
Cette vie nouvelle s'annonce au tout début d'une relation. Alors qu'ils se connaissent à peine. Alors que tout est à construire encore entre eux.
Elle est contente quand même. Et moi, je ne peux pas être tout à fait heureuse, puisqu'elle ne l'est pas vraiment.
Pas tout à fait mais....quand même...oui, la perspective d'être enfin grand-mère me réjouit.
Voilà, c'est pour le 7 juin, et je me réjouis de cette attente, je me réjouis déjà de cette présence. Je me réjouis déjà des moments de complicité toute particulière que je vais vivre avec ma fille. Je me réjouis de porter bientôt dans mes bras l'enfant de mon enfant.
Je suis heureuse quand même...
Alix
23 octobre 2005
...et son regard bleu-gris...
Bâtiment ultra-moderne, froid, anonyme. Peinture blanche et bleue. De longs couloirs qui n'en finissent pas. Des ascenseurs. Des portes qui s'ouvrent seules, en s'approchant ou en appuyant sur un bouton. Des portes qui s'ouvrent avec un bruit mécanique, métallique, électrique. Des portes qui s'ouvrent sur des êtres, sur des histoires humaines belles ou tristes ou dramatiques ou...tellement inattendues.
Les portes s'ouvrent.
Et elle s'engouffre précipitament.
Elle, vêtue de rose. Portant un paquet gris.
Elle s'engouffre et avec elle, le stress. Le drame qui vient traverser nos chairs avant même que l'on sache.
"On a trouvé un bébé dans l'escalier !"
Vite, le paquet est déposé en salle de réanimation.
Un simple pull gris.
Seulement un pull. C'est tout ce qu'on voit.
La vie, on la devine dedans. Quelle vie ? Dans quel état ?
Alors vite, déballer le paquet.
Alors, il apparaît.
Beau, rose, dodu, si dodu.
Serein...et son regard bleu-gris, si présent.
Lui, si présent et si serein.
Et nous dans le silence des gestes, dans le silence du temps.
Émerveillement dans l'inattendu de sa présence.
"Tu es beau petit ! Tellement beau ! Bienvenue à toi ! Oui, bienvenue !"
C'est sûrement ce que t'as dit ta maman aussi. Elle, qui t'a déposé si délicatement emmitouflé, bien au chaud, près du radiateur. Juste là où elle savait qu'on te découvrirait vite.
Et l'on te baigne. Et dans mes bras, tu retrouves les eaux matricielles.
Il a fallu prévenir les autorités. Alors, ils sont tous là autour de toi : le pédiatre, le chef de service, la surveillante...
Tous tellement émus de ta présence.
De ta présence si sereine.
Que nous dis-tu ?
Que dis-tu de ta naissance ?
Et nous pensons à ta maman. Quelle détresse ? Quelle détresse avez-vous vécu ensemble ? Quelle solitude aussi, pour qu'elle n'ai pas osé venir accoucher ici entre nos mains. Et nous pensons à son corps, peut-être meurtri, déchiré par le passage. Qui prendra soin de son corps à elle ? Elle, qui a pris si bien soin du tien.
Demain elle devra, la toute jeune élève qui t'a trouvé, aller en mairie te déclarer. Elle te nommera des prénoms que nous avons choisi ensemble pour toi. Et, parce que c'est la loi, elle répondra à la question, la terrible question. Elle répondra : non. Non, elle ne souhaite pas t'adopter. Il est terrible ce non, presque comme un second abandon. Comme si personne ne voulait de toi. Il lui a fallu du courage pour le prononcer ce non. Ce non qui, en vérité, prolonge le don de ta maman : une famille t'attend qui t'a désiré pendant si longtemps. Une famille qui a connu l'âpre chemin de la stérilité et à qui tu vas offrir, par ta présence, la fécondité. Et la toute jeune élève se demande si elle, elle n'est pas stérile. Et si un jour, elle ne regrettera pas ce non donné avec tant de générosité. Elle se demande et puis se dit qu'elle ne regrettera pas. Aujourd'hui, c'est ailleurs que tu es attendu. Aujourd'hui, elle n'est que passeuse : les mains ouvertes, elle t'a recueilli ; les mains ouvertes, elle t'offre à ceux qui t'attendent.
Ils sont venus les hommes en bleu. Pour enquêter. Vous comprenez, ça ne se fait pas d'abandonner un enfant. Ils ont réclamé le pull comme pièce à conviction. J'ai tenté de m'opposer. "Il est à lui ce pull, c'est la seule chose qu'il a." "On lui rendra...plus tard..." "Oui, mais les odeurs...vous allez gâcher les odeurs. Ce pull, c'est son odeur, celle de sa maman"...Alors ils rigolent, et s'en vont faire leur boulot...
Dans l'émotion, on a oublié de prendre des photos du premier bain... de la première chemise, dont on ne se fout pas toujours aussi éperdument...
Qui t'a fait naître petit ?
Sais-tu encore aujourd'hui les mains ouvertes pour t'accueillir ?
Qui t'a fait naître, toi, l'inattendu ?
Ta maman qui, dans les tiraillements de sa détresse, a su malgré tout te protéger ?
Cette élève qui t'a recueilli, déclaré et puis offert ?
Nous tous qui t'avons nommé, baigné, bercé, dorlotté dans la joie de ta présence ?
Ces parents qui, après tant d'attente, t'ont adopté, toi, l'inattendu ?
Es-tu né à toi-même, pétri de ces présences aimantes ?
Qui t'a fait naître, petit ?
Petit, dans cet inattendu reçu et si vite donné, par les soins que je t'ai offert, une part de moi-même est née. Un petite part de moi-même, venue s'ajouter aux autres, glanées tout au long de mon existence. Toi l'inattendu, tu m'as offert une part de naissance. Chaque part se rassemble en ce lieu où je suis UNE, présente, forte, sereine. A l'Initiale.
Alix
15 octobre 2005
La route est-elle belle ?
Je venais de vivre une grosse contrariété.
Et puis, je suis partie.
J'arrive chez eux rayonnante.
Lui, me demande combien de temps j'ai mis.
C'est normal, il est un peu inquiet. Bientôt, ils m'appelleront pour qu'ensemble nous accueillons leur enfant dans la chaleur de leur foyer familial.
Presqu'une heure. Oui, il m'a fallu presqu'une heure pour faire à peine plus de cinquante kilomètres.
"Mais la route est tellement belle !"
Je vois son regard qui s'assombrit, interroge. "Tu plaisantes ? Tu veux dire, elle est mauvaise cette route !"
Et hop, tout d'un coup, je retombe sur le bitume.
Oui, c'est vrai, elle est mauvaise cette route. Elle tournicote, cahote, monte et descend sans cesse.
Mais là, juste à côté du bitume, c'est tellement beau. Cette région vallonnée qui s'habille peu à peu des couleurs de l'automne. Cette route qui serpente au milieu des arbres. Le pont qui traverse le canal si cher à mon coeur. Cette chapelle construite dans le creux d'un vallon et dont le clocher semble émerger des champs. La lumière si douce du soleil dont les rayons presqu'à l'horizontale donne un si beau relief au paysage.
Et là, je me met à espèrer qu'ils m'appelleront au petit matin, quand les premiers rayons du soleil traversent à peine les filets de brume, donnant ainsi encore un peu plus de douceur au paysage. Et puis j'espère que je repartirai en fin d'après-midi, pour avoir la joie d'admirer le coucher de soleil sur le canal depuis les hauteurs du vallon qui le surplombe.
Entre temps, un petit d'homme sera né, au milieu d'ici, avec la beauté à portée de visage, la plénitude des paysages qui n'en finissent pas de changer au fil des saisons.
Elle est bonne cette route ! Tellement revigorante !
Alix