Initiale

Une femme, une terre, un souffle...

26 novembre 2005

Un grain de sable

L'endroit est beau, harmonieux, paradisiaque. En vrai, ça colmate par le mensonge et le faux-semblant. Pourquoi est-ce que j'éprouve le besoin, à chaque fois, de gratter la croûte ? Et de m'enfuir devant la plaie puante. Infectée. J'arrive et je crois être dans l'harmonie du lieu. Je crois être en harmonie. Je me dis que c'est là, là où je vais enfin m'arrêter. Je suis bien ici. J'ai tellement envie d'y croire que j'y crois. Et puis, il y a toujours un hic. Le petit grain de sable. Je pourrais l'ignorer. Mais non, il faut que je démonte l'engrenage. C'est l'engrenage qui produit le grain de sable. La petite douleur, presque imperceptible, si je n'y avais pas fait attention, elle n'aurait pas existé. Le minuscule grain de sable qui cache l'engrenage, j'aurais pu l'ignorer. Faire comme les autres, détourner le regard, ignorer, pour ne pas voir l'engrenage. Pour faire comme si. Tout allait bien. Avant moi. Ça m'inquiète les grains de sable. Ça vient troubler ma quiétude. Un grain de sable suffit pour que le sol se dérobe sous mes pieds. C'est pire que l'inquiétude, c'est la terreur tapie au fond de moi qui se réveille. Je pourrais le balayer, l'évacuer. Mais non, il est un signe ce grain de sable. Il vient toucher la terreur qui, alors, ne peut plus se taire. Tant qu'elle ne sait pas. Tant qu'elle ne sait pas ce que personne ne veut savoir, sauf moi. Alors, je suis aux aguets, j'écoute, et je finis par savoir ce que les autres savent si bien qu'ils préfèrent l'ignorer. C'est grave et pas grave ce que je sais. Ce sont les failles de l'humain. Des failles pas pires que les miennes. C'est terrible, atroce, épouvantable ce que je sais. La chape de silence transforme, déforme, fait grimacer la faille jusqu'à l'horreur. L'histoire, passée ou présente est pétrifiée. Ici, le pardon n'a pas à se dire. Ici, la compassion n'existe pas. Rien n'existe d'ailleurs. Rien ni personne. Pas moi, surtout pas moi, comme livrée une fois de plus à la voracité de la colère qui nie mon existence. Ici, je ne peux pas exister puisque je vois, j'écoute, je parle. Ici, c'est la terre promise d'une promesse jamais tenue. Le paradis n'existe que parce que ça colmate par le mensonge et le faux-semblant.

Ici est devenu là-bas.

Alix

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24 novembre 2005

Au bord du chaos

M'en sortir, partir, fuir. C'est la litanie des mes jours. A chaque pas, la terre se dérobe sous mes pieds. Je finis par ne plus savoir à quels rêves je m'accroche. Un lieu, une terre, une maison, un foyer, une famille, j'en ai rêvé. J'ai marché au bord de l'impossible. Je me suis abîmée dans l'impossible. Dans les lieux où je me suis arrêtée, je me suis défaite, j'en suis partie en lambeaux. De départ en départ, mes espoirs s'effilochent.

Claire, je l'ai connu en 70 quand elle a quitté son couvent et son uniforme et qu'elle a offert sa présence au grand vent du monde. Rencontre. Coeur à coeur. Dans l'histoire familiale, nos vies s'emmêlent et se font écho. Petite, inlassablement j'allais sur la tombe de sa mère et de sa soeur aînée. J'allais interroger le mystère, le secret trop lourd à dire. Elle seule pouvait me dire. Sa mère, l'amour d'enfance de mon grand-père. Leur histoire, à Nicole et mon grand-père, comme un rêve. Et puis la brutalité de la vie, la mort qui vient cueillir cette jeune femme juste après la naissance de Claire. Le remariage avec ma grand-mère, arrangé par la famille, parce qu'un homme veuf avec 2 petites filles "ça ne se fait pas". L'irruption de ma grand-mère, forcément jalouse, et qui voit en ces 2 petites filles, portrait craché de leur mère, des rivales. Ma grand-mère froide, rigide, sévère là où mon grand-père dispensait confiance et tendresse. Claire m'a dit sa rébellion et la soumission de sa soeur. Elle m'a dit la violence de cette femme, qui faute de pouvoir administrer des châtiments corporels que mon grand-père réprouvaient, enfermait les fautives au cellier. Elle m'a dit sa rage et son entêtement à affronter cette furie qui s'acharnait contre elles. Elle m'a dit la fragilité de sa soeur Louisette qui n'avait pas la force de tenir tête. Elle m'a dit les visites chez les psychiatres jusqu'à trouver le "bon", celui qui irait dans le sens de ma grand-mère et ne la remettrait pas en cause, elle. Elle m'a dit l'internement de Louisette dans un établissement spécialisé et sa mort le 18 juin 1940. Louisette est morte d'insuffisance respiratoire, Louisette est morte étouffée. Louisette est morte seule, loin de sa famille et de ceux qu'elle aimait. Son corps ne fut rapatrié auprès des siens qu'après la guerre. Cette histoire impossible à dire, mon grand-père l'a désignée une ultime fois : il est mort un 18 juin...

Claire, en 70, a tout de suite vu ma détresse. Elle a été présence, écoute tout au long de mon chemin et de mes errances. Sans jamais juger, avec seulement tout l'amour dont elle est capable, elle a aussi été présence et écoute auprès de ma mère, bien que celle-ci ne l'aimait pas beaucoup.
Claire aimait faire le catéchisme. Elle disait "si ta religion ne te rend pas heureux et libre, alors changes-en !". Ce qui comptait pour elle, ce n'était pas les dogmes, mais l'amour et la libération.
Claire aimait les livres, elle était bibliothécaire documentaliste. C'est elle qui m'a fait rencontrer Maurice Bellet. "Qu'est-ce qui nous reste ? Qu'est-ce qui reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons humains, qu'entre nous demeure l'entre nous qui nous fait homme. Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l'abîme, non pas du bestial, mais de l'inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait." (M. Bellet – "Incipit").
Claire s'est offerte au grand vent du monde, pour donner sa présence et son écoute. Je lui ai rappelé cela ce week-end. "Oui, mais tous ceux que je connaissais, venaient frapper à mon carreau quand j'étais chez moi. Et même s'ils n'entraient pas, ça me faisait de la compagnie." ...ou l'entre nous qui nous fait homme...
Claire est aujourd'hui à des centaines de kilomètres de ses tout proches. Alors quand elle se sent trop seule dans sa chambre, elle crie, elle hurle sa terreur.

Et moi, qui voudrait être présence, je chemine au bord du chaos...

Alix

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21 novembre 2005

Claire

Sur sa table, un hebdomadaire : "Comment bien vieillir chez soi".
Elle n'est plus chez elle et soupire.
Elle regarde sa montre et soupire.
Elle pleure et dit "je voudrais les rejoindre". Elle nomme sa mère - qu'elle n'a pas connue -, son père -mon grand-père-, sa soeur.
Elle dit sa solitude. Elle sait que je sais l'immensité de cette solitude-là. Je sais qu'elle sait toute ma solitude.
Je suis là, auprès d'elle. Encore une fois, je suis dans l'éphémère.
Je voudrais être là, auprès d'elle, jusqu'à son dernier souffle.
Je voudrais...mais...je m'emporte toujours par tous les chemins. Je pars et repars sans cesse. Je quitte. Je fuis.
Et sa mémoire qui vacille autant que ses jambes ne peut s'accommoder de mes errances.
Regards embués de larmes.
Je pars et je la laisse. Des centaines de kilomètres nous séparent.
Chacune est à sa solitude.

Alix

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17 novembre 2005

Lâcher prise

Prémices de la fête à venir, l'ampoule clignote, régulière comme le tic tac du métronome. Elle est silencieuse. Il a suffit que le doigt frôle le bouton pour qu'elle s'allume. Tout est si simple. Comme un coup de fil ? Je le suis justement le fil. Au delà de la prise. Mes yeux qui voudraient fixer le bleu du ciel le voit lacéré des entrelacs de fils noirs. Les pylônes tranchent la forêt ou la campagne. Je reste sur le fil jusque vers son initial. Elle est là imposante, inquiétante, crachant son nuage de vapeur. Elle est menaçante la centrale, de la fragilité des hommes et de leurs plans. De leur hargne à détruire et à s'autodétruire. De leur souci d'une bonne gestion comptable et de leur insouciance du reste.
La fête à venir, cette année, s'illuminera autrement. Par le craquement de l'allumette et son chuchotement quand elle s'enflamme. Par la flamme vacillante et si fragile des bougies. Et ce crépitement si infime qu'il faut bien tendre l'oreille pour qu'il s'offre à notre émerveillement. Par le souffle pour éteindre avant le grand silence de la nuit et cette odeur suave qui alors se répand.
Noël se dira cette année dans l'espoir d'un monde qui tourne autrement.
Noël se dira cette année avec tous ceux pour qui le monde a toujours tourné autrement.
Ils sont l'immense majorité.

Alix

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14 novembre 2005

Une gorgée de trop

Il faut bien contre mauvaise fortune, bon coeur. Il le faut. Dans le piège. Dans l'étau. Ils nous ont marié. Parce qu'il fallait bien réparer. L'enfant de trop. L'enfant venu trop tôt. Ils nous ont marié, et dans quelques années plus personne ne saurait la date. Ni vu, ni connu le péché. Se cacher en attendant. Se taire. Et faire contre mauvaise fortune, bon coeur. Et taire, taire le malheur. Et taire ce qu'il avait su cacher, ce que je n'avais pas voulu voir avant. Taire et cacher l'insondable. L'alcool qui se boit goulûment. Cacher l'abîme. Taire le regard qui part à la dérive. Taire les mots qui culbutent et glissent dans le vide. Taire l'envie de tuer, l'envie de mourir, l'envie de le voir mort. Cacher les bouteilles qui se vident et qui s'empilent. Détourner le regard pour ne pas voir. Attendre angoissée le retour qui n'en finit pas de ne pas arriver. Attendre le vide, l'absence. Attendre la loque qui ne sait plus qui il est et qui s'écroule. Attendre les yeux grands ouverts dans le noir et respirer l'haleine empuantie de la vinasse. Se fondre dans le vide oppressant. Se taire et cacher et faire comme si. Pour ne pas dire le piège insupportable. Pour ne pas voir. Taire et s'accrocher encore et encore aux lambeaux de vie.
Une nuit. Une nuit de plus. Une nuit de trop. Pourquoi cette nuit-là ?
Je l'attends. Et bien sûr, il n'arrive pas. Et quand il arrive, je l'entends interminablement monter et s'écrouler et dévaler les quelques marches qu'il vient péniblement de franchir. Interminablement. Je n'irai pas l'aider. Je n'irai pas ouvrir le verrou. Et la serrure est si difficile à trouver. Cette nuit c'est la gorgée de trop. Celle que je n'ai pas bu et qui pourtant me donne la nausée jusqu'au dégoût absolu. Il s'affale sur le lit, tout habillé. Ronfle bruyamment. Non. Là, cette nuit, ce n'est pas possible. Ce n'est plus possible. Je veux dormir dans MON lit. Dormir tranquille. Dormir sans lui. Je saisis un bras, une jambe et je tire avec force. La tête cogne contre le sol, le sang se répand et ma colère aussi. Pas envie qu'il crève là, seulement parce que je ne veux pas d'emmerde à cause de lui, seulement pour ça. Pas grave, juste une arcade, juste une blessure superficielle. Je le tire au bout du couloir et referme ma porte. Demain je m'en vais. Chez mes parents. Oui, je sais. Ridicule. Demain, ils arrivent et je leur dirai. Moi ou l'alcool, mais pas les deux. Je reviendrai si c'est moi qu'il choisit ou je ne reviendrai pas. Mais ça, ce n'est pas possible à entendre pour ces parents là. Alors elle, elle va lui causer. Mais avant, elle me parle de son secret, son père alcoolique. Elle, elle aimait son père. Elle comprenait les raisons. Mais, c'est un secret ça. Une vraie conspiration familiale. Parce que dans une belle famille comme la notre, si bien catholique, ça ne se fait pas, ça. Tout va bien dans notre famille. Que lui a-t-elle dit avec la force de son autorité ? Que lui a-t-elle dit qu'il ait pu entendre, lui le militaire qui ne demande qu'à obéir ? Alors, il va s'arrêter. Et je sens l'équilibre toujours fragile. Et je dis et redis : jamais, plus jamais je ne retraverserai ça. Parce que je ne peux pas. Je ne juge pas. Simplement, je ne peux pas supporter ça.

10 ans après, elle est morte. 10 ans après, elle l'a libéré de sa parole.
Alors, je suis partie.

Alix

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12 novembre 2005

Bien trop tôt, il s'en est allé...

La vie se charge souvent de vous asséner avec force ce que vous n'avez pu comprendre autrement.
J'ai mis du temps à comprendre que lorsque j'accueillais un couple pour accoucher, j'attendais avec eux leur enfant. Je l'ai appris dans la douleur, quand celui que j'attendais s'en est allé.

Stridence de la sonnerie dans le hall.
Stridence dans la nuit.
Stridence qui vrille le coeur.
C'est le téléphone réservé au SAMU qui résonne. A l'autre bout du fil, c'est le plus souvent une mauvaise nouvelle. On est déjà sur le qui-vive en décrochant. Et puis non, pour cette fois, une banalité : celle qui bientôt va arriver est enceinte de presque 8 mois, elle a rompu la poche des eaux et a des contractions. Routine. Malgré la petite avance sur le terme, le bébé pourra sûrement rester auprès de sa maman.
Je feuillette le dossier en attendant. Quelques petits aléas de parcours, mais rien de bien grave. Tout devrait bien se passer.
Voilà, elle arrive. Son mari est auprès d'elle. Le médecin du SAMU me fait son compte-rendu.
Et tout à coup, c'est comme un cri d'alarme en moi : ce que j'entends, ce que je vois, ce que je sens avec ma main : tout me dit que le placenta s'est décollé précocement, que ce bébé n'est plus oxygéné et que sa maman est en train de faire une hémorragie interne.
Vite, j'écoute son coeur, il bat encore.
Vite, j'examine la maman : elle n'est pas près d'accoucher.
Aux premiers mots que je prononce, le mari a compris et s'effondre. Césarienne de toute urgence, on va essayer de les sauver. Essayer. Tout va très vite et pourtant les minutes sont longues. Il faut du temps pour préparer une césarienne, toujours beaucoup trop de temps quand on est dans l'urgence absolue.
Le brancard file à toute allure vers la salle d'opération. Je reçois des mains du chirurgien le petit corps inerte et je cours vers la salle de réanimation.
Tout est prêt. Le pédiatre et une puéricultrice attendent.
Chacun des trois connaît les gestes qu'il a à faire. Alors pendant de longues minutes, les gestes s'enchaînent presque mécaniquement. Et il faut bien finir par se rendre à l'évidence : aucune réaction, aucun signe de vie malgré tous nos efforts.
Il faut s'arrêter, ne pas s'acharner.

Il faut s'arrêter...

ET ON VOUDRAIT S'ACHARNER, S'ACHARNER, S'ACHARNER...

vous comprenez, il était vivant tout à l'heure. Vous comprenez ? Là, tout à l'heure, son coeur battait encore. Il y a à peine quelques minutes...Il est si beau, si beau...et il faut s'arrêter. Il est beau et il est mort. Voilà.

Et maintenant, il faut aller chercher son père dans le couloir. Il faut lui expliquer. Il faut le voir partir en claquant la porte. Il faut attendre. Lui laisser le temps. Et puis aller s'accroupir auprès de lui dans le couloir et poser une main sur son épaule. Est-ce que vous voulez le voir maintenant ? Est-ce que vous voulez le voir nu ou habillé ?
Soigneusement, j'ai choisi les plus beaux habits que j'ai trouvé et je l'ai vêtu. J'ai pris un joli drap couleur pastel pour recouvrir le matelas. Et surtout, je n'ai pas éteint la lampe chauffante. Je ne voulais pas qu'il refroidisse trop vite. Et puis, je l'ai contemplé en compagnie de son papa.

La maman s'en est bien sortie. Je suis allée les voir dans leur chambre le lendemain. Elle m'a pris dans ses bras et nous avons pleuré ensemble. Ce n'est pas professionnel de pleurer avec les patients. Cette fois, je me suis laissée aller en me disant que les collégues du service sauraient, elles, être professionnelles.

Ce petit là, comme tous les autres, je l'attendais. Je l'attendais et bien trop tôt il s'en est allé. Bien trop tôt.

Alix

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11 novembre 2005

Ne pas chercher à se faire entendre

Je lis les commentaires sur mon dernier texte.
Le feu de la rage se ravive en moi.
J'en ai fini de tenter de me faire entendre. Tant d'années de ma vie à négocier, expliquer, mener des actions pacifiques, et se ramasser sans cesse le mépris, le dédain. Tant d'années pour en arriver là.
J'ai habité pendant 5 ans un quartier "verrue" d'un petite ville de province il y a 25 ans. Vous savez, ces quartiers à la triste réputation dans toute la ville, où l'on rassemble tous les cas sociaux. Le notre avait un plus : la prison en faisait partie. Toujours un ou deux gars du quartier à y séjourner. J'en étais un. "Cas soce". Même pas le smig pour vivre, un mari alcoolique et 4 mouflets, pondus les uns derrière les autres ! Parce que dans ces quartiers là, ça se reproduit comme des lapins, ils n'ont rien à faire d'autre. Ceux de la rue d'à côté, si fiers dans leur beau pavillon, ne se gêne pas pour le faire remarquer haut et fort à qui ne peux se lasser de l'entendre. Le mépris et le dédain, qui s'en lasserait ?
5 ans là.
La violence, pour moi, s'était déplacée. Je ne la subissais plus. Je la voyais. Le petit Marcel, 10 ans, qui s'était installé un matelas dans la cave pour aller passer ses nuits quand il ne supportait plus ses parents. Qui, sur son matelas, allait cuver aussi ses cuites dans la journée avec ses copains. Ça faisait rire sa mère. Sa mère, elle cognait son mari à tour de bras quand elle en tenait une bonne. Lui arborait quotidiennement son visage tuméfié et s'anesthésiait au gros rouge. La voisine du rez de chaussée, à l'humour ravageur malgré sa vie de misère, et qui frappait ses enfants à coups de poêle en prétendant qu'ils avaient la tête tellement dure qu'ils ne sentaient rien. La mère Julio Iglesias, oui, ça ne s'invente pas, qui se nourrissait à l'alcool et s'achetait des caisses entières de poissons frais qu'elle envoyait pourrir au fond de son armoire. Quand elle ouvrait sa porte au 2ème, je le sentais dans mon appartement au 4ème. Et Marie, si douce, si généreuse, qui trimait comme une forcenée, jour et nuit pour payer l'école privée à ses 4 enfants, pour qu'ils ne connaissent pas la même misère qu'elle. Marie, elle se faisait enculer par ses fils avec les encouragements de leur père. Sa fille, elle est revenue un matin après toute une nuit d'absence. Hébétée, elle ne se souvenait plus de rien. Violée. On ne saura jamais par qui. Et Juliette, morte d'une chute dans l'escalier, son homme a du un peu la pousser, un peu la bousculer, comme d'habitude. Il s'en souvient pas, il était plein, elle n'a rien du sentir, elle était pleine. Les flics ont classé l'affaire. Et nous, à tour de rôle, on a accueilli son fils, pour éviter qu'ils ne fracasse le père. Et puis, on s'arrange comme on peut entre nous, pour se partager l'eau et l'électricité quand il y a une famille qui n'a pas pu payer.
Dans ce quartier, il y a plus de places de parking que de bagnoles. Les courses, on va les faire à pied. Là juste à côté, il y a une petite coop. Qui ferme. Alors on va 500 m plus loin au petit supermarché. Le mardi matin. Toutes le même jour, pour se retrouver et se donner les nouvelles du quartier, pour décider des entraides nécessaires. Le directeur, ça ne lui plaît pas notre petit groupe dans son magasin. Il nous dit que ça nuit à sa clientèle. (C'est pas nous aussi sa clientèle ?) Il fulmine, passe et repasse, nous bouscule. Et puis un jour, il jubile ! Son magasin va fermer ! Lui, avec sa bagnole, ça sera pas un problème d'aller travailler ailleurs. Nous, maintenant, on fait 3 km à pied pour aller au supermarché.A la mairie, ils nous ont rigolé au nez quand on leur a présenté notre pétition pour dire non à la fermeture de la supérette.
Il y a eu le chauffage ici : une chaudière à charbon par appartement avec un système de distribution d'air chaud. La plupart des chaudières ont rendu l'âme et n'ont pas été remplacées. On se débrouille comme on peut avec un ou deux poëles à mazout en allant chercher des jerricans à la station service à côté. Ceux qui ont encore une chaudière ne mettent pas toujours du charbon dedans : trop cher. Ils partent avec leur vélo ou leur mobylette et leur carriole chercher du bois mort en forêt. On a froid l'hiver, mais pas beaucoup de dépenses de chauffage. Ce qui est quand même le principal. Mais ce n'est pas aux normes. Alors la normalisation arrive. Chaufferie centrale sur le quartier et des radiateurs dans toutes les pièces. On a chaud maintenant, et le loyer double avec les charges. Et il faudrait quand même qu'on remercie nos bienfaiteurs ! Qui ne comprennent pas notre ingratitude après tant de générosité de leur part. Et qui nous laisse un quartier dévasté par les bulldozers qui ont creusé les tranchées pour faire passer les tuyauteries. Rien n'est remis en état. Il faudra des mois et des mois de négociations avec la municipalité (union de la gauche !) et l'office hlm pour obtenir un aménagement de quartier décent. Des mois, où tous ces cons de gauche en costard cravate ne peuvent s'empêcher de nous cracher leur mépris à la figure à chaque rencontre. C'est maintenant que je dis "ces cons de gauche" parce qu'avant de me les coltiner, jamais je n'aurai dit ça. Un copine du quartier était femme de ménage chez le maire, socialiste, de la ville. En 1981, il était furieux le pauvre maire et il a su le dire : Mittérand avait augmenté le smig !
Et les relations avec le centre social du coin. Son leitmotiv, c'est l'accueil de tous quelque soit sa condition sociale. Alors la bourgeoisie locale s'engouffre et vient prendre à pas cher (pour elle mais pas pour nous) des cours de poteries, peinture sur soie ou de cuisine...histoire de savoir comment cuisiner le homard de mille et une façons. A la mayonnaise, ça finit pas lasser. L'animatrice de quartier, elle se fera virer. Elle ne sait pas se tenir à sa place. Trop souvent sur le quartier, pas assez dans le centre. Parce que, au centre social, la directrice veut mener "une politique innovante en matière d'enfant" (sic !!!), c'est à dire offrir aux gamines en robe à smocks des cours de yoga pour animer leurs mercredis et leur vacances. Ça stresse la richesse. Nous, sur le quartier, pendant les vacances d'été, on descend avec du pain, du chocolat et de l'eau. On distribue aux enfants qui sont enfermés dehors pour la journée pendant que la mère travaille : pas les moyens de payer une nounou. Et on joue, pour les occuper. Alors, l'animatrice, c'est sûr, elle a rien à faire là. Ni pendant ses heures de travail, ni en dehors.
Un jour, ils ont eu une idée. Me salarier comme animatrice. Histoire de me faire taire. De me placer à leur service au lieu d'être au service des gens du quartier. J'ai dit non. Ça m'aurait arrangé pour les sous. Mais j'ai dit non.
Un jour, ils nous ont menacé, moi et quelques autres. Avec tous nos gosses, c'est facile de trouver quelque chose qui cloche sur le plan social. J'ai dit même pas peur. Et j'ai continué. Ce que j'avais à faire.
Je suis un "cas soce" qui s'en est bien sorti. Ça, ils aiment. Ça justifie toutes leurs violences et leur dédain. Un jour, je suis devenue sage-femme. Mais c'est là qu'ils ont décidé de meurtrir le corps des femmes et de les faire accoucher dans des usines à bébés. Explications, négociations, manifestations pacifiques voire humoristiques, médiatisation. Ils nous ont entendu ? Non. Et pourtant, on a fait du tapage. Pacifique, certes. Mais on a fait du tapage. Au point que Mattéi a dit un jour devant l'assemblée nationale : "une petite maternité dont je tairais le nom, mais que tout le monde connaît."
Oui, tout baigne. Tout baigne pour tant de monde. Y compris pour les rmistes. Y compris pour toutes ces femmes qui s'en vont en pleurnichant se faire trancher le sexe pour mettre au monde leur enfant. Y compris pour celles qui tranchent, sans état d'âme, parce que la violence se conjugue aussi au féminin. Plus discrètement seulement. Seulement.
Non, on ne peut pas se faire entendre de ces gens-là. Ni pacifiquement, ni dans la violence. Même pas dans la violence.
Moi, je veux juste continuer à faire ce que j'ai à faire. Tant qu'ils ne m'ont pas encore écrasée.
Même si je dis tout ça pas vraiment en connaissance de cause.
Alix

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07 novembre 2005

Sous les pavés, le sang

Sous les pavés, le sang. Trop souvent. Ça ne m'étonne plus. L'être humain aime à s'engluer dans la violence.
Sous les pavés, le sang. Sous les pavés, ma rage. A voir tout ce sang. Je ne m'habitue pas. Je ne guérirai jamais de cette rage. Je ne le veux pas.
Je ne veux guérir ni de mon enfance, ni de cette société qui m'envoie sans cesse sa haine à la gueule. Ma rage me fait mal. Ma rage est inutile. Mais je la veux cette rage. Parfois, la tentation fugace du "boire, manger, dormir. Dormir, surtout dormir". La tentation de l'indifférence. Fugace. La tentation d'une fuite dans une vie idéalisée. Fugace. La fuite est impossible. Parce que les 2 pieds dans la vie, les yeux grands ouverts, il vous gicle à la figure le sang. Souvent. Trop souvent.
La rage à la place de l'indifférence. La rage parce que l'impuissance. Mes choix de vie sont dérisoires et ne guérissent ni moi-même, ni mon environnement. Comment guérir de la haine ?

Il vient de fêter ses 24 ans.
Lui, c'est le feu. Depuis toujours.
La fascination pour le feu. L'allumer et en jouer. La complicité avec sa grand-mère autour de grands feux de joie dans les bois. L'allumer, en jouer, le maîtriser et laisser ses rêves vagabonder dans les flammes.
Et dire à 7ans, quand je mourrai, je veux être brûlé, pas enterré.
Entre lui et moi, le feu. Depuis toujours. Une relation tout feu, tout flamme dans les élans et l'admiration mutuelle, dans les écarts aux limites de la haine parfois.
Entre lui et les autres, le feu. Dans les élans de générosité et de tendresse. Dans les écarts aux limites de la délinquance parfois.
Alors, aujourd'hui forcément, sa vie c'est le feu.
Entre lui et les autres, l'élan de sa générosité. Les feux à éteindre. Les vies à sauver. Au risque de sa propre vie.
Entre lui et les autres, l'écart aux limites de la délinquance : les feux rouges grillés, les sens interdits pris à vive allure, sirène hurlante.
Sa vie, c'est le feu. L'énergie du feu. Qu'il faut brûler. Dans l'action. Dans ses gardes de 72 heures, quelquefois pratiquement sans dormir.
Je l'aime comme ça mon fils.

La nuit dernière. Un camion-échelle. Lui, au volant. Son collègue à côté. La banlieue. Et l'embuscade. Évidement. La barricade incendiée. Le traquenard. 150 à l'attaque. La caillasse. Les cocktails molotov qui volent et détruisent. Les tirs à balles réelles. Heureusement, les casques résistent. Piégés. Piégés dans la guerre. Le demi-tour. Le pavé qui fait voler le pare-brise. L'aveuglement quelques fractions de seconde. Et les deux là, qui traversent si près, si près du camion. "J'ai failli les tuer, maman, tu te rends compte, j'ai failli les tuer !" 2 vies humaines qui ont failli basculer. Et l'impact,  l'impact de l'évènement si ça c'était produit.
Jeudi, il repart au feu. Avec un casque neuf. C'est sa vie.

Et moi, j'ai la rage aux tripes. Je sais que mon fils risque sa vie pour en sauver d'autres. J'accepte. Parce que son choix est beau, généreux.
Mais aujourd'hui, il risque sa vie parce que la haine a été semée.
Qui donc a construit ces villes impossibles ?
Décidément, je la vomis cette société, si soigneusement construite depuis l'après-guerre. Si gentiment construite par tous, ces politiques dans la jouissance de leur piètre pouvoir, ces capitalistes qui s'en foutent plein les poches sans se préoccuper des hommes ou de l'environnement, et tous ceux qui gentiment vont au turbin sans que leurs états d'âme ne viennent les perturber.
Et je dis merci aussi à ceux qui cassent, blessent, brûlent aveuglément. Parce que, putain, il y peut-être autre chose à faire, non ? Que de répondre à la violence par la violence.

Aujourd'hui, j'ai la rage aux tripes. Mon fils risque sa vie parce que sous les pavés, le sang. Trop souvent. Bien trop souvent.

Alix

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04 novembre 2005

De sage-femme à boulangère

...de la naissance à la vie...

Ce n'était pas le but de ce blog, mais plusieurs me l'ont demandé en privé.
Je vais donc répondre ici, comme ça tout le monde en profitera !
Oui, comment être sage-femme ET boulangère ?
Les histoires de vie sont rarement simples, en tous cas la mienne ne l'est pas. Où commence-t-elle cette histoire ? Je ne sais pas bien. Les racines sont profondes et plongent jusqu'à la naissance. Vous en connaissez déjà quelques détails...
J'avais à peine 25 ans lorsque mon quatrième enfant (une fille après 3 garçons) est né. D'un mariage forcé, j'avais fait contre mauvaise fortune, bon coeur. Bien évidement, je n'avais eu le temps ni d'une terminale, ni d'un bac. J'ai aimé être enceinte, j'ai aimé mettre au monde mes enfants, j'ai aimé et j'aime encore les voir grandir. J'ai aimé mon métier de mère de famille. Pour moi, il s'agit d'un vrai métier. J'ai assuré de mon mieux une présence éducative, c'était tout de même la moindre des choses pour une mère au foyer. Je me suis investie dans le tissu associatif. J'ai pensé qu'il était de mon rôle de mère de famille, de construire avec d'autres, certes de manière bien modeste, un petit morceau de la société ; de mettre en oeuvre certains de mes idéaux. J'ai participé à l'économie familiale par le bricolage, la couture, le tricot, le jardinage, l'investissement dans un groupement d'achat de produits biologiques.
L'échec de ce mariage était inscrit à son début. Lorsque j'ai pris la décision de me séparer du père de mes enfants, j'avais 32 ans et cela faisait 14 ans que j'avais abandonné mes études. Je n'avais aucune formation, aucune expérience professionnelle. J'ai décidé alors de tenter de réaliser mon rêve : faire des études supérieures et devenir sage-femme. Je ne prenais pas un bien gros risque, seulement celui de l'échec et de la déception qui va avec. Un an de remise à niveau et de préparation au concours d'entrée de l'école de sage-femme. Un an de travail acharné pour atteindre le niveau bac pour les 4 matières demandées au concours, et être impérativement dans les 24 meilleures sur les 250 qui se présentaient au concours. Et ensuite, 4 ans à cumuler les cours et les stages pratiques, à continuer à être présente aux enfants, à compter un à un les sous pour "tirer" jusqu'à la fin du mois. Les 2 dernières années se sont passées dans l'aveuglement de la fatigue, avec seulement la confiance que mon rêve pouvait se réaliser. J'ai reçu mon diplôme en 95, en même temps que mon fils aîné passait son bac. Ouf !
Au cours de mes études, j'avais vite rangé le rêve d'accompagner des naissances à domicile. Impossible d'assurer cette disponibilité de devoir partir n'importe quand avec 4 enfants à charge. J'aspirais à la tranquilité d'une paye régulière à la fin de chaque mois, d'un planning de travail clairement établi d'avance. Et puis, j'étais tombée amoureuse de l'hôpital : ce lieu, où chacun, quelque soit son origine ou son niveau social et intellectuel, est reçu à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Ce lieu où on peut (ou plutôt pouvait) être humain et en même temps bénéficier d'une haute technicité, si nécessaire. J'ai ressenti le besoin, pour parfaire mes études et gagner de la confiance en moi, d'exercer dans une grande structure. J'ai rapidement trouvé ce que je recherchais. Service ultramoderne, tout neuf, avec certes une architecture froide et déboussolante, mais une équipe sympathique et très compétente. Alors bien sûr "ça tournait", mais nous avions quand même le temps d'accompagner humainement chaque naissance.
Et puis la fin de siécle et son augmentation de la natalité, la fermeture des petites maternités alentour et le dénigrement des autres, ont fait que l'activité a augmenté de façon importante, sans que les moyens humains augmentent malgré les revendications et les conflits sociaux. Il s'agissait maintenant, la plupart du temps, de faire le minimum médical nécessaire pour chaque patiente, impossible de "perdre du temps" à accompagner sur le plan humain, à assurer une présence chaleureuse et simplement rassurante. Trop souvent les gardes de 12 heures, se prolongeaient en heures supplémentaires et il fallait batailler pour obtenir de se faire payer ses heures. Trop souvent, il fallait assurer les 12 heures de garde sans manger, sans boire, sans pisser : pas le temps !Inhumain. Pour tout le monde. Pour le personnel comme pour les familles.  Alors en 2000, j'ai décidé de partir exercer dans une petite maternité, malgré la sérieuse menace de fermeture qui pesait déjà sur elle. Je voulais, tant que cette petite maternité vivrait, profiter au maximum de mon métier, avant de l'abandonner car je ne voyais pas d'issue à la politique qui est menée depuis plusieurs années.  Je voulais lutter aussi pour défendre les conditions de naissance en France et le métier de sage-femme. Je voulais lutter pour ne rien regretter même si je savais le combat perdu d'avance. Je voulais lutter et pendant 3 ans, j'en ai eu pour mon argent. La confrontation avec les autorités sanitaires, avec le ministère de la santé, avec les politiques et les syndicats m'ont laissé un goût amer. J'ai lutté et fait front avec une petite voix intérieure qui me disait que je n'allais pas attaquer à la racine du mal : le capitalisme et cette fichu société de consommation, qui nous entraîne dans une exigence de toujours plus, qui nous fait croire que le fric est l'essentiel et l'absolu, qui gère tout à partir des intérêts mercantiles et financiers.
J'ai quitté mon métier en juillet 2003 à la fermeture de la maternité. Et j'ai eu envie d'aller à l'essentiel : me rendre indépendante le plus possible de cette foutue société de consommation, pour ne plus l'alimenter avec mon fric. Dérisoire, me direz-vous face à l'ogre gigantesque en face de soi. Oui dérisoire, mais tous nos actes humains, pris séparement, ne sont-ils pas dérisoires ? Alors pour moi, comme d'habitude, il s'agissait d'être le plus possible en cohérence avec mes idées. Voilà comment, je me suis retrouvée à cultiver à nouveau mon jardin, comment je n'ai plus remis les pieds au supermarché où je m'étais perdue ces dernières années faute de temps disponible, comment je suis retournée au marché et à la coop bio du coin pour faire mes achats, comment j'ai construit un poulailler. Pour tendre à une certaine autonomie alimentaire. Et une fois que la voie a été ouverte, je me suis rendue compte que sur ce chemin-là, j'étais loin d'être seule. J'ai appris qu'un peu partout en Occident, des gens aspiraient à la simplicité volontaire, à la décroissance. Des amies m'ont invitée à lire Pierre Rabhi et m'ont fait rencontrer Monique.
Monique, elle habite tout près de chez moi. Depuis 20 ans, Monique est jardinière. Je devrais dire maraîchère, mais je trouve que le terme jardinière lui convient mieux. Monique cultive un hectare de légumes bio. Avec le moins possible de motorisation et de mécanisation. Parce que ce choix est plus écologique et donc plus cohérent avec ses idées. Parce que sans mécanisation, elle est en contact direct avec sa terre et ses légumes. Et Monique aime sa terre et ses légumes. Et Monique aime la vie, et la savoure chaque jour dans son jardin. Pendant qu'elle travaille, Monique médite et le soir quand elle rentre, elle écrit. Les clients de Monique sont abonnés. Une fois par semaine, ils reçoivent un panier avec les légumes de saison...et un texte de Monique. Elle n'est pas riche Monique, au sens économique du terme, mais tout de même, depuis 20 ans, elle fait vivre sa famille. Et surtout, c'est une femme d'une grande sagesse et d'une grande qualité d'écoute. Lorsque je l'ai rencontré, elle vivait depuis peu avec un nouveau compagnon. Ils venaient de créer un GAEC, lui, Frédéric, comme paysan boulanger. C'est avec Frédéric que j'ai commencé à apprendre à faire du pain, tout d'abord pour la famille seulement. Frédéric, peu de temps avant, travaillait au service communication d'un grosse multinationale, il est parti. Il ne voulait plus, il ne pouvait plus collaborer. Frédéric est poéte.De ces poètes qui savent aussi bien vous faire rêver que vous prendre aux tripes en mettant le doigt là où ça fait mal dans cette société.
Monique et Frédéric font partie d'une association qui  regroupe des personnes de notre région ayant des projets de vie en milieu rural similaire au leur. Une des actions de cette association est d'éditer un annuaire des adhérents. Chacun y note son projet, ses besoins mais aussi l'expérience ou les compétences qu'il propose de partager. Vraiment partager, concrétement. Souvent l'hébergement est possible, le temps d'acquérir un savoir-faire. Il y a du monde sur l'annuaire et des tas de projets et d'expérience diverses. Il y a des tas de gens extraordinaires qui vous reçoivent les bras ouverts et vous offrent souvent plus que ce que vous osiez leur demander ! Il y a des gens de tous les âges, des gens qui ont une solide expérience comme Monique et d'autres qui font leurs premiers pas.
C'est avec cette association, que j'ai fait une formation boulange paysanne. Parce qu'il me fallait bien songer à avoir aussi une autonomie financière. Et que faire le pain me plaît énormément. Je trouve cela magique. Un mélange d'eau et de farine qui paraît inerte, devient en quelques jours une matière vivante sous l'action de la fermentation. Je trouve que c'est très proche de mon métier de sage-femme (comme le jardin d'ailleurs) : cet émerveillement devant la force de vie de la nature. Oui vraiment, j'ai eu l'impression que c'était là que je pouvais être le plus proche d'un métier que j'avais quitté avec beaucoup de regret. Et pendant plusieurs mois, j'ai fait et vendu du pain aux amis et amis d'amis. Du pain bio, au levain naturel, pétri à la main dans une grande douceur (je ne suis pas costaud, ni courageuse !), cuit au feu de bois. Je faisais un mélange de 3 farines à partir de 4 blés différents. Un blé semi-ancien cultivé par Frédéric, 2 blés moderne et un blé ancien cultivés par un copain paysan meunier. Parce que participer à la préservation des semences anciennes est un enjeu de taille pour  maintenir la biodiversité...mais ça c'est un autre débat !...où derrière encore se cachent les intérêts financiers de puissants lobbys.
Voilà comment je suis devenue boulangère.
Et je suis redevenue sage-femme début juin (j'ai raconté comment dans un précédent texte).
Aujourd'hui, c'est un peu différent. J'ai quitté mon mari, j'ai déménagé et actuellement je remplace un copain boulanger pendant qu'il finit de construire sa maison (bioclimatique évidement !). J'espère bientôt retrouver un jardin et j'aspire toujours à vivre dans la simplicité volontaire.

Voilà, vous savez presque tout !

Alix

Posté par Alixb à 21:25 - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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